Les tablettes brouillent les capacités d’adaptation des tout-petits

Retard de langage, troubles de l’attention… Plusieurs professionnels ont récemment mis en garde les parents quant à l’utilisation excessive de tablettes. Parmi eux, la psychologue Sabine Duflo. Interview.

Les tablettes brouillent les capacités d’adaptation des tout-petits
© gugelleonid

Dans une tribune publiée sur le site Internet du journal Le Monde, plusieurs professionnels de l’enfance ont alerté sur l’effet des tablettes sur les jeunes enfants. Selon eux, les tout-petits pourraient développer des troubles de l’attention, du langage et de socialisation en cas d’utilisation excessive. A l’origine de cette tribune, Sabine Duflo, psychologue au Centre médico-psychologique de Noisy-le-Grand.

Comment avez-vous fait le lien entre l’utilisation des tablettes et les troubles des enfants ?

Sabine Duflo : J’ai tout simplement demandé aux parents d’arrêter la principale stimulation qu’était la tablette ou les écrans en général, et de la remplacer par des interactions humaines. Langage, attention, socialisation… Les changements ont été phénoménaux. En fait, on attend des miracles avec la tablette, comme cela l’a été pour la télévision. Le problème est que certains enfants sont mis en présence des écrans trop tôt, avant même l'acquisition du langage, de la sociabiliété et de l'attention, qui sont des bases essentielles. Pour résumer, je dirais qu'un enfant peut utiliser de temps en temps une tablette, l’essentiel étant que l'usage reste occasionnel.

Quelles conséquences a l’utilisation excessive d’une tablette par un tout-petit ?

Un enfant appréhende le monde avec ses cinq sens. Il va se former une idée de l'objet grâce à sa manipulation répétée. Il va par exemple découvrir le son d’un objet en le faisant tomber, ou son goût en le mettant en bouche. Or, une tablette ne permet pas cela. Le bambin va alors vivre une expérience sensorielle éclatée. La tablette brouille son intelligence sensori-motrice car elle ne permet pas une expérience unifiée de l'objet. Ensuite, il est essentiel que l’enfant développe une capacité d'attention volontaire, c’est-à-dire qu’il puisse fixer son attention sur un objet qui ne bouge pas. La tablette entrave cette compétence en sur-stimulant l'attention exogène (écren qui brille, images et sons qui changent très rapidement). Enfin, le langage, qui est fondamentalement important, est stimulé par les échanges avec les adultes, les autres enfants, etc., mais pas par une tablette. Il a par ailleurs été observé qu’un adulte s’adresse moins à un enfant qui utilise un écran allumé, et réciproquement.

La tablette ne peut-elle pas être un outil complémentaire pour l’apprentissage des enfants ?

Lorsqu’un enfant de 4/5 ans joue par exemple à un loto d’images, il va apprendre la contrainte en attendant son tour. Cela n’est pas possible avec une tablette avec laquelle il est dans l'immédiateté. Or, cette attente est essentielle car elle favorise l'observation, la mémorisation et la mise en place de l'imaginaire. Ainsi, quand le parent joue avec son petit au loto, il fait beaucoup plus que faire coïncider deux images identiques. J’ai également remarqué que les enfants n’arrivent plus à faire de puzzles. Avec une tablette, l’exercice est plus facile puisque les pièces s’emboîtent automatiquement. En effet, la machine corrige le geste.

Quels rôles doivent jouer les parents ?

C’est difficile pour les parents d'intervenir sans provoquer de crises chez l'enfant car la tablette capte son attention. Ils doivent toutefois réguler le temps que leur bambin passe devant la tablette et libérer du temps sans écran. Je conseille aux parents de dégager du temps le matin car l’attention est plus forte, lors des repas car cela nuit aux échanges, au moment du coucher car cela interfère avec la qualité du sommeil et enfin, de ne pas mettre d'écrans dans la chambre de l’enfant. Par ailleurs, il est important que les pouvoirs publics informent les parents. Or, actuellement, ils encouragent plutôt la multiplication des écrans.

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