Sharenting : chiffres, à quels dangers sont exposés les enfants ?
Publier des photos d'enfants en ligne peut sembler anodin, mais les autorités déconseillent vivement cette pratique. Les conséquences peuvent être très graves. Décryptage avec le psychologue Michaël Stora.
Poster des images d'enfants sur les réseaux sociaux est devenu banal. Pourtant, cette pratique, appelée "sharenting", doit alerter. Le terme, contraction des mots anglais sharing ("partager") et parenting ("parentalité"), désigne le fait de diffuser en ligne des photos ou vidéos de ses enfants, notamment sur Facebook, Instagram ou TikTok. Dans une tribune publiée le 10 août dans La Tribune du Dimanche, Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique, met en garde contre les risques pour les enfants. En été, le phénomène s'accentue : des parents postent, souvent sans y penser, des clichés de leurs enfants en maillot de bain ou partiellement dénudés. Quels sont les dangers et les précautions à prendre ? Réponses avec le psychologue Michaël Stora, cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH).
Les chiffres du sharenting en France et dans le monde
Selon les chiffres de l'Observatoire de la Parentalité et de l'Éducation Numérique (OPEN), publiés le 2 mars 2023, en France, 53% des parents ont déjà posté du contenu sur leur enfant, et 91% d'entre eux l'ont fait entre la naissance et les 5 ans de l'enfant. Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique, rappelle que "près d'une image sur deux retrouvée sur des forums pédocriminels provient de photos publiées librement sur les réseaux sociaux par les proches eux-mêmes", d'après le National Center for Missing and Exploited Children.
"Une étude britannique (étude OPINIUM, ndlr) révèle qu'à 13 ans, un enfant a en moyenne 1 300 publications à son sujet, la plupart mises en ligne par ses parents", a également souligné la ministre.
Quels sont les dangers du sharenting pour les enfants ?
Les dangers du sharenting sont réels et nombreux. Les photos ou vidéos d'enfants, postées innocemment par les parents, peuvent être détournées par des personnes malveillantes. D'après les données de National Center for Missing and Exploited Children, repris par l'association L'Enfant Bleu, 50% des photos publiées sur les forums pédopornographiques sont des images prises par les parents et partagées publiquement sur leurs réseaux sociaux. Ces images peuvent aussi servir à usurper une identité, alimenter du cyberharcèlement ou circuler dans des réseaux pédocriminels mondialisés.
Une fois en ligne, elles peuvent être recadrées, modifiées, et intégrées à des bases de données illégales. Et avec l'essor de l'IA générative, du recroisement automatique des données et de la reconnaissance faciale, une photo postée aujourd'hui peut réapparaître dans un contexte dangereux, des années plus tard. Face à ce fléau, la ministre rappelle d'ailleurs un droit essentiel : protéger ses enfants, c'est aussi préserver leur image en ligne et respecter leur droit à l'image et à l'intimité, même quand ils ne peuvent pas encore s'exprimer.
Comment protéger ses enfants du sharenting ?
L'association L'Enfant Bleu recommande de limiter au maximum la publication de photos ou vidéos d'enfants sur les réseaux sociaux. Si vous choisissez d'en partager, réduisez leur visibilité en configurant correctement les paramètres de confidentialité : sur Facebook, sélectionnez "Amis" ou "Moi uniquement" ; sur Instagram, activez le "Compte privé" dans "Confidentialité du compte" ; sur TikTok, choisissez "Qui peut regarder cette vidéo" avant de publier.
Le psychologue Michaël Stora recommande de demander l'avis de l'enfant, dès qu'il est en âge, avant toute mise en ligne de son image, et de privilégier un partage dans un cadre restreint : "Je leur conseille plutôt de privilégier les groupes privés Whatsapp ou Facebook où ils peuvent contrôler qui peut voir la photo. C'est une bonne manière d'échanger dans un cadre restreint", explique-t-il. Enfin, il invite les parents à montrer l'exemple, car publier massivement ne prépare pas l'enfant à distinguer ce qui peut ou non être diffusé sur Internet.
Que traduit cette surexposition des enfants sur Internet par leurs parents ?
Immortaliser des moments de vie et les partager avec ses proches est une démarche légitime. Mais publier massivement sur les réseaux sociaux est différent : "Facebook ou Instagram sont des réseaux sociaux vitrines sur lesquels il y a une démocratisation de l'image idéalisée. Autrement dit : on ne va pas y mettre n'importe quelle photo, pour se valoriser et montrer une image positive de sa vie", explique le spécialiste. L'enfant devient alors "une prolongation narcissique parentale, voire une forme de trophée".
Ce phénomène peut aussi traduire une fragilité narcissique : pour certains, un événement non photographié et non partagé semble ne pas exister. "En effet, ces publications sont constamment likées et commentées. La reconnaissance devient ainsi proportionnelle au nombre de likes ou autres réactions... C'est du jugement permanent", dénonce-t-il.
Même logique sur certaines chaînes YouTube, où le quotidien d'enfants est mis en scène, parfois pour générer des revenus. "Dans ce contexte, les liens psychiques ne sont pas très sains dans la mesure où certains parents ont des objectifs de nombre de vues ou de pouces bleus", souligne l'expert.
- Exposer son enfant sur les réseaux, ce n’est pas toujours lui faire un cadeau… OPEN (2 mars 2023). : https://www.open-asso.org/actualite/2023/03/exposer-son-enfant-sur-les-reseaux-ce-nest-pas-toujours-lui-faire-un-cadeau/
- Parents, bien configurer vos réseaux sociaux c'est protéger vos enfants. L'association L'Enfant Bleu. : https://enfantbleu.org/association/actions/sensibilisation/configuration-reseaux-sociaux-protection-enfant/