Née d'une pénurie de cuir et d'un coutelier auvergnat, cette chaussure en plastique fête ses 80 ans
Aujourd'hui repérée sur les podiums et aux pieds des stars, elle est pourtant née d'une improbable débrouille de l'après-guerre. Retour sur le secret de fabrication d'une icône française.
On la croise aujourd'hui sur les podiums et dans les magazines branchés. Difficile d'imaginer que cette petite sandale de plastique translucide est née en 1946 d'un pur hasard. En pleine pénurie de cuir d'après-guerre, un coutelier d'Auvergne de 58 ans, Jean Dauphant, commande du PVC pour fabriquer les manches de ses couteaux. Le matériau se révèle trop souple. Plutôt que de le jeter, il a une idée : et si ce plastique servait à chausser les baigneurs, pour ne pas se blesser sur les rochers des rivières ? Car s'il n'y a pas la mer en Auvergne, il y a des torrents. De ce raté va naître l'une des plus belles trouvailles industrielles françaises du siècle.
Car le vrai secret de cette chaussure, c'est son moule : mouler une sandale entière en une seule injection de plastique liquide, en un bloc unique. Une première qui bouscule tout le secteur et permet de produire vite une paire quasi indestructible, aux semelles à picots antidérapantes. Baptisée "Sun" et fabriquée sous le nom de "La Sarraizienne" du lieu-dit Les Sarraix, dans le Puy-de-Dôme, elle gagne des surnoms partout en France : "Nouille" en Auvergne, "Squelette" en Vendée. C'est finalement à Paris, dans les années 1970-80, qu'on la surnomme "Méduse", en référence à sa transparence laiteuse évoquant l'animal marin. Le nom s'imposera, jusqu'à devenir la marque déposée.
Ce qui rend l'histoire encore plus rare, c'est qu'elle continue de s'écrire ici. Après la liquidation de l'entreprise auvergnate, la Méduse renaît en 2003 lorsque le groupe familial Humeau-Beaupréau, chausseur du Maine-et-Loire depuis 1905, rachète les moules historiques et relance la fabrication en France, avec un PVC 100 % recyclable et sans phtalates. Et pour une vingtaine d'euros la paire, le fameux modèle Sun reste un plaisir accessible, malgré le made in France.
Du couteau au défilé, le chemin aura été long. Cet objet utilitaire de l'après-guerre est devenu un véritable symbole pop, au point de séduire les plus grandes maisons : Gucci, Prada ou encore Miu Miu ont réinterprété la sandale de plastique translucide sur leurs podiums. Côté personnalités, on l'a vue aux pieds de Julien Doré comme de Taylor Swift. Vendue à des centaines de milliers d'exemplaires chaque année, exportée jusqu'au Japon, elle prouve, 80 ans après sa naissance, qu'un objet du quotidien peut devenir, sans jamais trahir son moule d'origine, une véritable icône de style.