Vivienne Westwood, itinéraire d'une activiste en tartan

Aussi cérébrale que tête brûlée, Vivienne Westwood prouve depuis plus de 50 ans que l'on peut faire de la couture avec conviction. En marge de l'exposition qui lui est dédiée au Musée des Tissus à Lyon, plongée dans le parcours mythique de cette excentrique éclairée.

Vivienne Westwood, itinéraire d'une activiste en tartan
© Domine Jerome/ABACA

On la sait punk, rebelle. Ce que l'on sait moins, c'est que l'anti-conformisme de Vivienne Westwood se traduit par une profonde quête de sens, dont le vêtement est l'expression la plus pure. Bien avant l'ère de la RSE (Responsabilité sociétale des entreprises) et de la mode durable, et tout au long de son immense carrière, elle n'a cessé de concevoir des pièces dotées de raison, cousues d'idées tranchées et porteuses de véritables actions. Du 10 septembre au 17 janvier 2021, le Musée des Tissus à Lyon lui rend hommage en mettant en scène les pièces de la collection privée de Lee Price, ancien collaborateur, dans l'exposition Vivienne Westwood, art, mode et subversion. L'occasion de (re)découvrir l'oeuvre d'avant-garde d'une militante de style qui, à 79 ans est loin d'avoir lâché les armes. 

Art(y)sanal

Vivienne Westwood ne s'est jamais conformée. Née en 1941 dans une famille modeste du Derbyshire, Vivienne Swire se passionne tôt pour l'art. Arrivée à Londres en 1958, elle opte pour une voie peu commune et entre à la Harrow Art School. Déçue par l'enseignement, elle bifurque et devient institutrice avant de se marier en 1962 avec Derek Westwood. Sa passion ne la quitte pas pour autant, puisqu'une fois mère au foyer, elle fabrique et vend ses bijoux sur Portobello Road. 

Le destin frappe à sa porte lorsqu'elle fait la rencontre de Malcolm McLaren, jeune agité, lui aussi toqué d'art, avec qui elle formera un couple tumultueux mais prolifique. C'est avec lui qu'elle fonde en 1971 au 430 King's road à Londres sa célèbre boutique et QG. Mêlant en ce lieu musique (il est le manager des Sex Pistol's), idées politiques et mode, McLaren et Westwood contribueront largement à la création du mouvement punk. 

Leur esthétique transgressive se base sur la récupération et le détournement du vestiaire classique. Impression de t-shirts à messages, découpe, customisation avec clous et épingles à nourrice, la production est totalement artisanale. Le succès est tel que le mouvement confidentiel gagne vite le grand public. Lassée du manque de profondeur de la mouvance "no future", la trentenaire fini par bouder le punk, sans renier son essence anti-establishment. "Ce que je fais maintenant est toujours punk – il s'agit toujours de crier contre l'injustice et d'amener les gens à penser" déclare-t-elle dans le livre de Ian Kelly qui porte son nom en 2014. Sa mode change, mais ses méthodes restent artisanales jusque dans les années 80 et sa maison, encore à ce jour, indépendante. 

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Le pourpoint Lyonnais par Vivienne Westwood à l'exposition au Musée des tissus Lyon © © Lyon, musée des Tissus ⎯ Sylvain Pretto

God save the patrimoine

"Même au cœur du mouvement "anti-establishment", il y avait une histoire derrière chacun de ses vêtements" souligne Lee Price. Dès les années 1970, les créations de Vivienne Westwood s'ancrent dans le patrimoine textile de son pays. Elle use de lainages, tweeds, tartans traditionnels et les détourne avec des codes BDSM pour les faire basculer dans l'avant-garde. Parmi ses fournisseurs figurent déjà les tweeds faits-main des Hébrides extérieures, archipel écossais (elle participera à les protéger avec l'appellation Harris Tweed) ou John Smedley (une des plus anciennes manufactures du monde à Lea Mills). Des noms gravés au panthéon de la mode britannique. Résultat, 50 ans plus tard, ses pièces, de grande qualité, ont résisté au temps et ces filières textiles la remercient encore de les avoir dynamisés. Sa loyauté envers le tartan est d'ailleurs récompensée par le Scottish Fashion Council en 2014. 

Mais il n'y a pas que les savoir-faire en matière d'étoffe qui intéressent la créatrice. Éloignée des gesticulations nihilistes du punk, Vivienne Westwood se tourne vers l'histoire pour son premier défilé à l'automne-hiver 1981-1982, un réflexe qui deviendra signature. Montrée aux côtés d’œuvres patrimoniales au musée du Tissu de Lyon, les pièces de Vivienne Westwood révèlent toute la profondeur de leur architecture. Elle étudie et ressuscite des techniques de couture, cite le pourpoint lyonnais avec son emmanchure "en assiette" et rayonne avec son corset signature, un des Graal actuels des amoureux de vintage. Une mode avec des racines et qui s'inscrit durablement dans le temps. 

Hyper activisme

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Vivienne Westwood proteste contre la détention de Julian Assange le 21 juin 2020 © Photoshot/ABACA

Profondément animée par les questions sociétales, Vivienne Westwood ressent plus que jamais le besoin de manifester ses convictions au début des années 2000. Pour l'automne-hiver 2005-2006, elle livre Propaganda, une collection au nom évocateur, la première d'une longue lignée puisque les suivantes se nommeront Active Resistance, Innocent, +5°... Une prise de position doublée pour la première fois par un essai sous forme de dialogue philosophique publié en 2007 : Active Resistance to Propaganda : Manifesto. Ce dernier plaide en faveur de la connaissance de l'art comme compétence clé pour analyser le monde et échapper au joug des discours trompeurs. L'objet de son indignation ? L'incarcération de militants et lanceurs d'alerte tels Leonard Peltier, Chelsea Manning, Julian Assange. Mais également la protection des réfugiés, de la forêt tropicale, de l'Arctique, plus généralement du changement climatique, qui va devenir l'objet principal de son militantisme. "Il y a toujours quelque chose qui l'intéresse, qu'elle se sent le devoir de faire, une voix qui, à son sens, doit être entendue" commente Lee Price. 

"How did I create 38 million climate refugees ?", "I am not a Terrorist, please don't arrest me"... Vecteurs de sa pensée, ses vêtements et accessoires se parent de slogans. Le t-shirt redevient son arme militante avec de nombreuses campagnes réalisées aux côtés d'ONG. Elle crée elle-même plusieurs organisations, multiplie les dons. Les saluts qui clôturent ses défilés prennent de plus en plus la forme de happenings. Lee Price le confirme, dans les coulisses des boutiques "Tout le monde est très actif de ce côté" : réutilisation des cintres, des étuis plastiques, et à plus forte raison au siège où Vivienne Westwood s'assure elle-même que les lumières sont bien éteintes (elle lutte activement contre le gaspillage énergétique des bureaux londoniens éclairés la nuit). 

Résolue à incarner le changement par la mode, la créatrice anoblie par la reine d'Angleterre en 2006 ralentit l'expansion de sa marque, effectue un travail titanesque sur l'éthique de sa production (en partenariat avec l'ONG Ethical Fashion Initiative) et sur le choix de ses matières en toute transparence. Quitte à accuser des pertes. Si certains créateurs prennent aussi ce chemin, personne ne se présente comme le digne héritier de Dame Westwood, regrette Lee Price : "Le jour de sa mort sera un triste jour". Qui eut cru dans les années 70, que le nom du 430 King's Road"Trop pressé pour vivre, trop jeune pour mourir" (Too Fast To Live Too Young To Die) ait un écho si prémonitoire.

Exposition Vivienne Westwood, art, mode et subversion au Musée des Tissus de Lyon, à voir jusqu'au 17 janvier 2021 .

Informations pratiques : museedestissus.fr