Fini la pression de l'enfant parfait : une pédopsychiatre prône la mentalité du "parent jardinier"

Être un parent jardinier n'a rien à voir avec le fait de passer plus de temps au vert : c'est une philosophie qui va à contresens des injonctions parentales actuelles, pour rétablir un lâcher-prise nécessaire à l'épanouissement de toute la famille.

Fini la pression de l'enfant parfait : une pédopsychiatre prône la mentalité du "parent jardinier"
©  halfpoint

L'apparence physique, la réussite professionnelle, la stabilité amoureuse... Tous les aspects de nos vies semblent régis par des injections toutes plus nombreuses les unes que les autres, et la parentalité ne fait pas exception, bien au contraire. Tous les parents, et d'autant plus les mères, le diront : la société moderne crée une pression monstre sur les jeunes parents, pour élever des enfants parfaits qui mangent sainement, qui ont des bonnes notes à l'école, qui gèrent leurs émotions, qui sont talentueux, sportifs, intelligents, polis... En somme, qui rentrent dans le moule. 

La parentalité est désormais une véritable course à la performance – qui a notamment donné naissance aux concepts de charge mentale et de burn-out parental – qui voudrait que l'on "fabrique" l'adulte idéal à partir d'un mode d'emploi qui ne cesse de changer. Et alors que les troubles anxieux explosent chez les enfants, des voix s'élèvent pour dire stop. Pour sortir de ce cercle vicieux, la pédopsychiatre Céline Lamy invite à changer radicalement de regard et à adopter une philosophie libératrice : devenir des "parents jardiniers".

Les enfants sont comme des plantes, qu'il faut laisser pousser à leur façon © wavebreakmediamicro

Cette fameuse métaphore a d'abord été théorisée par la chercheuse en psychologie du développement Alison Gopnik. Dans son livre The Gardener and the Carpenter, elle distingue deux méthodes d'éducation opposées. D'un côté, le parent "charpentier", qui voudrait sculpter l'enfant comme un meuble parfait à partir d'un mode d'emploi précis. Tel un artisan qui fabrique une chaise, il pense qu'avec le bon plan, les bons outils, les bonnes règles et les bonnes écoles, il peut façonner son enfant pour qu'il devienne un adulte spécifique et prévisible. De l'autre côté, le parent "jardinier", qui ne construit pas une plante pour qu'elle soit parfaite mais qui crée plutôt les conditions idéales pour qu'elle pousse à son rythme. Concrètement, il offre à l'enfant un écosystème riche dans lequel il pourra s'épanouir, tout en apprenant à lâcher prise pour laisser "la plante" grandir, même de travers.

Dans son récent livre Pour une biodiversité de l'enfance, Céline Lamy s'empare à son tour de ce concept pour l'appliquer à la santé mentale. La pédopsychiatre française va encore plus loin dans la métaphore botanique, en comparant l'éducation actuelle à une forme d'agriculture intensive ou de monoculture, qui exige que les enfants soient comme des "fruits parfaitement calibrés et identiques" en supermarché. Et s'ils n'entrent pas dans ce moule, ils sont alors considérés comme des "mauvaises graines". Elle prône ainsi une parentalité plus proche de la permaculture, dans laquelle "ce qui pousse a toujours une utilité". Ainsi, en acceptant la singularité de chaque enfant, "on mélange des profils très différents pour créer un écosystème riche". En somme, elle plaide pour des parents jardiniers qui cessent de vouloir diagnostiquer et "réparer" des enfants parce qu'ils refusent de pousser en ligne droite.

Concrètement, adopter la posture du "parent jardinier" ne demande pas d'efforts surhumains, mais plutôt un réapprentissage du lâcher-prise. Cela commence par alléger l'agenda familial, mais aussi apprendre à observer sans contrôler, en adaptant le terrain aux besoins spécifiques de votre plante. Enfin, cela exige d'embrasser l'imprévisible : les erreurs, les détours et les bizarreries de votre enfant ne sont pas des défauts de fabrication à corriger, mais les preuves d'un développement vivant et authentique. Car au fond, le rôle d'un parent n'a jamais été d'être un rabot de charpentier cherchant à lisser les imperfections, mais d'être l'eau et le soleil qui permettent à une graine unique d'éclore à son propre rythme.