Dire trop souvent "je t'aime" à son enfant peut s'avérer à double tranchant, selon une thérapeute
C'est le réflexe universel de tous les parents attentionnés. Pourtant, une thérapeute familiale nous alerte sur les conséquences invisibles d'un excès de "je t'aime" dans l'éducation des enfants.
C'est un réflexe tout naturel, et profondément bienveillant : quand on devient parent, on découvre une nouvelle forme d'amour, totalement inconditionnel et indescriptible, que l'on porte exclusivement à son enfant. Les jeunes parents veulent crier cet amour sur tous les toits, et surtout l'exprimer à ce petit être qui compte plus que tout au monde. Et si un enfant a bien sûr besoin de les entendre, les mots "je t'aime" peuvent pourtant être à double tranchant. On les pense salvateurs, mais la réalité psychologique est bien plus complexe. Tout est une question de dosage, comme nous l'explique Lesly Lapilus Merius, thérapeute familiale.
On le sait, les enfants sont des éponges, et particulièrement dans la période charnière entre 0 et 7 ans. "C'est une phase extrêmement importante dans la construction psycho-affective de l'enfant. Toutes les acquisitions à cet âge restent et viennent influencer ensuite la manière dont, adultes, on va percevoir les relations", rappelle la spécialiste. Et justement, contrairement à ce que l'on pourrait croire, un trop-plein d'amour verbal peut avoir des conséquences sur le développement affectif des petits.
C'est tout le principe de l'automatisme, d'une habitude mécanique qui vient banaliser le message. "Si on me dit 'je t'aime' tous les jours, à n'importe quel moment de la journée, alors que ça n'a aucun intérêt à cet instant et que je ne le ressens pas au fond de moi, ça ne vient pas vibrer. Le mot en soi n'a pas vraiment d'impact", note Lesly Lapilus Merius. Dire "je t'aime" à son enfant à tout bout de champ, que ce soit par réflexe en le déposant à l'école ou en le mettant au lit, ou encore pour l'apaiser après l'avoir grondé, peut contribuer à diluer la force de cette déclaration : "S'il ne perçoit pas toute cette attention protectrice de son parent à travers la notion de 'je t'aime', parce qu'elle est répétée continuellement, il n'en fera rien." La thérapeute utilise ainsi la métaphore de "la baguette de pain" : quand le "je t'aime" devient un automatisme tellement naturel qu'il se "vide de son sens", une habitude pas plus significative qu'un passage quotidien à la boulangerie pour acheter une baguette.
Le but est donc de distinguer le "je t'aime" routinier du "je t'aime" vibrant, qui apparaît comme plus sincère aux yeux de celui qui le reçoit. Mais aussi, pour que ces mots reflètent la véritable intention des parents, Lesly Lapilus Merius explique qu'il est essentiel de les accompagner d'autres preuves d'amour : "Le fait de toujours entendre 'je t'aime' sans que ce soit démontré par des attitudes non verbales, de la valorisation ou de l'attention portée aux émotions, ça perd son sens. Le risque est de fragiliser l'estime de soi, la confiance en soi, et de créer à terme une forme de dépendance affective ou des difficultés relationnelles, voire même parfois comportementales." En effet, un enfant à qui l'on aurait trop répété ces "je t'aime" vides de sens pourrait développer un besoin constant de validation qui persistera à l'âge adulte, dans ses relations amoureuses, amicales ou même professionnelles.
Concrètement, il ne faut pas arrêter de dire "je t'aime", loin de là, mais simplement redonner du poids à ces mots si précieux. Comme le rappelle Lesly Lapilus Merius, "il n'existe pas une seule manière d'aimer ou de sécuriser affectivement un enfant" et l'amour peut être transmis autrement que par les mots : l'essentiel repose dans l'importance que l'on accorde à ce "je t'aime", et le sens que l'on y met. En lui rendant sa rareté, on lui rend tout son pouvoir. Moins automatique mais plus incarné, le "je t'aime" retrouve alors toute sa magie : celle d'un instant suspendu qui se ressent profondément pour construire, pas à pas, l'adulte confiant de demain.