Beaucoup de personnes ont du mal à dire "je t'aime" à leurs parents : une thérapeute nous explique ce blocage familial
Aimer ses parents, c'est une chose. Mais le dire à haute voix, c'en est une autre. Alors que plus de la moitié des Français bloquent face à ces mots, une thérapeute familiale nous aide à comprendre d'où vient la pudeur autour du "je t'aime".
Nous ne sommes pas tous égaux face au "je t'aime". Certains ont besoin de l'entendre et l'expriment facilement, quand d'autres sont mal à l'aise face à ces mots émotionnellement chargés, même quand l'amour est bel et bien présent. Mais un constat surprend tout particulièrement : plus d'un Français sur deux (51,4 %) avoue avoir du mal à dire "je t'aime" à sa mère, selon un sondage Pollfish pour Vistaprint mené à l'approche de la fête des mères.
Pourtant, si aucun grand traumatisme n'est venu ponctuer l'enfance, la famille est justement censée être l'espace le plus sécurisant de tous : les parents sont, en principe, les personnes qui nous aiment le plus au monde, de façon inconditionnelle. Alors pourquoi craint-on de leur exprimer nos sentiments ? "Ils le savent, alors pas la peine de le dire" est certainement le raisonnement qui revient le plus. Mais ce blocage va bien au-delà. Lesly Lapilus Merius, thérapeute familiale, nous aide à décrypter ce phénomène manifestement très répandu, qui empêche de verbaliser l'amour qu'on porte à sa famille.
Bien sûr, la dynamique familiale a un grand rôle à jouer : tout dépend des habitudes, de la place que les parents ont eux-mêmes donné au "je t'aime". "C'est souvent le mythe familial qui vient faire blocage dans la verbalisation. Par exemple, dans une famille issue d'une culture très patriarcale qui perçoit les émotions comme une faiblesse, on aura tendance à perpétuer ce contexte. Ça s'inscrit dans l'intergénérationnel", nous explique la thérapeute. Mais même dans une famille où les parents ont souvent prononcé des "je t'aime" à leurs enfants, il peut arriver que le blocage intervienne à l'âge adulte. Une vulnérabilité se crée alors, peut-être même la crainte d'une forme de mièvrerie enfantine : "Il y a une sorte de peur du ridicule. Quand on est petit, c'est peut-être plus fluide de dire je t'aime à sa mère que quand on a 30 ans, où on peut se sentir un peu gêné", suggère Lesly Lapilus Merius.
D'ailleurs, c'est aussi vrai dans le sens inverse : certains parents ont plus de facilité à poser ces mots quand leurs enfants sont tout-petits, et finissent par moins le dire (voire plus du tout) quand ils deviennent adolescents, puis adultes. Pourtant, "l'être humain a besoin de sécurité" tout au long de sa vie. Et si un enfant a effectivement besoin de grandir dans un environnement aimant, les parents ont eux aussi "besoin d'être rassurés" une fois leur progéniture devenue adulte, "et de savoir qu'ils sont toujours existants dans le regard et dans le cœur de leur enfant". Entendre un "je t'aime" est aussi une forme de validation, qui "vient dire quel parent il a été pour son enfant".
Justement, toujours selon le même sondage, 42,8 % des Français disent regretter de ne pas avoir exprimé certaines choses à leur mère. Un chiffre qui montre bien que ces non-dits ont un véritable impact, et qui rappelle l'adage qu'on entend souvent : "Dis-le avant qu'il ne soit trop tard". Mais pour la thérapeute familiale, ces données très parlantes s'inscrivent aussi dans un schéma culturel. "Il y a une pudeur autour de la transmission de l'émotion, qui est peut-être liée aussi aux mœurs de notre pays. Les Français sont assez connus pour ça : on a beaucoup de pudeur, on ne parle pas très fort en public, on ne dit pas ce qui ne va pas… On est plutôt dans un contexte assez de performance, un peu élitiste, et puis on oublie parfois de parler des émotions." D'ailleurs, Lesly Lapilus Merius fait aussi le lien avec "la pression sociale autour de la fête des mères, et de toutes ces fêtes", où c'est le moment de prouver qu'on aime nos parents, et qui peut aussi accentuer ce blocage.
Et si l'amour ne se limite évidemment pas à la dimension verbale, il est tout à fait possible de débloquer la situation. Pour quelqu'un qui souhaiterait dire "je t'aime" à un membre de sa famille pour la première fois après des années de silence, Lesly Lapilus Merius conseille "le passage par l'écrit". Il peut s'agir d'une lettre, d'une carte de fête des mères ou d'un simple SMS, peu importe : l'écrit devient alors "un excellent médiateur émotionnel, qui permet de contourner cette inhibition" qu'on peut avoir à l'oral. "Ça permet de diminuer un peu cette peur du face-à-face. Le but n'est pas de faire des grandes déclarations, mais pour débuter, ça peut suffire d'aller au plus simple."