Quand l'enfant doué apprend qu'il présente une défaillance de fond

C'est généralement au cours du primaire, et plus précisément à la fin de ce primaire, qu'on songe à un éventuel trouble spécifique chez un enfant doué. Ce sont d'infimes traces, à peine perceptibles, car, le plus souvent, sa dextérité intellectuelle lui a permis de compenser ce trouble particulier...

Quand l'enfant doué apprend qu'il présente une défaillance de fond
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On attribuait alors ses faiblesses à de toutes autres causes : un certain ennui en classe par exemple, qui peut se comprendre puisque, le plus souvent, il connaît déjà très bien ce que l'on fait découvrir aux autres. Cet ennui discret inciterait l'enfant à rêver plus que de raison et c'est par distraction qu'il commettrait des erreurs, mais, parfois, il ignore tout de ce domaine qui vient d'être abordé, il aurait dû être plus vigilant, sa " distraction " demeure alors inexplicable, puisqu'il s'agit d'un enfant d'une évidente bonne volonté et désireux de réussir. L'enfant lui-même ne sait pas très bien pourquoi il s'envole sans s'en rendre compte, même s'il veut rester attentif, mais il rattrape très vite ce qu'il a manqué, avec la vague impression qu'il n'a pas très bien saisi ce qu'il s'est passé. Il se sent perdu, et vaguement coupable, sans avoir très bien compris où était sa " faute " puisqu'il était resté attentif, lui avait-il semblé. C'est au prix d'un grand effort, qu'il conserve une attention constante, et même alors, il y a toujours de brefs moments durant lequel il était ailleurs, sans savoir comment il était parti ni combien de temps. Il faut des années avant qu'on ne découvre qu'il présente en fait un trouble de l'attention, mais sans l'agitation incessante qui l'accompagne si souvent, si bien qu'on n'y songe pas. Il faut le hasard, ou une maîtresse particulièrement perspicace, ou un test passé pour une autre raison, mais un test ordinaire ne détecte pas toujours ce trouble. Les quelques signes, toujours discrets, peuvent être interprétés différemment, surtout chez un enfant intelligent, à l'évidente bonne volonté. De légères défaillances aux épreuves de mémoire immédiate peuvent constituer un indice.

Une dyslexie compensée et donc invisible

Parfois, il s'agit de fautes d'orthographe invraisemblables, surtout s'agissant d'un enfant qui aime lire, même s'il ne lit pas très vite. En fait, il s'agit d'une dyslexie, tellement bien compensée que rien ne la laissait deviner jusqu'au moment où les exigences scolaires sont devenues plus importantes. Non seulement apparaissent de surprenantes fautes grammaticales ou même de compréhension, mais les énoncés de mathématiques ne sont plus compris. Plusieurs hypothèses ont été envisagées, y compris celle du trouble de l'attention, surtout si l'enfant est vif et remue parfois quand il s'ennuie. Si l'apprentissage de la lecture a été fait avec une méthode qui ne convenait pas, l'enfant ne veut pas dire qu'il a du mal à lire, il voit les autres enfants ânonner avec une plus grande aisance que lui, il trouve un remède en apprenant par cœur les lignes à déchiffrer, mais on conçoit bien que ce système trouve vite ses limites. Personne n'aurait songé à une dyslexie, on mettait ses erreurs sur le compte d'une rapidité d'esprit mal maîtrisée. On imagine mal quels efforts cet enfant à la dyslexie occultée a dû déployer pour compenser ce qui lui semblait une faiblesse honteuse et secrète puisque personne ne pouvait l'aider à la combattre. Aux tests de personnalité, ils racontent parfois de sombres histoires où le héros est affligé d'une blessure ou d'un manque qui le marquera à vie, comme si c'était sa destinée et qu'on ne pouvait rien y changer. S'il a des frères et sœurs, il se sent différent, mais il préfère ne pas mettre en avant ce manque qui l'effraie : ce serait, pour lui, un véritable handicap, mais invisible. Il faut donc s'appliquer à lui conserver cet aspect discret pour ne pas être stigmatisé et considéré comme le malchanceux de la famille, celui qui a été gratifié d une malfaçon à la naissance, parce qu'il n'a pas eu de chance.

Ravages de l'otite séreuse

Un test ordinaire peut détecter cette dyslexie cachée, mais perturbatrice et qui teinte de sombre l'image que l'enfant se forme de lui-même. Quel soulagement quand il comprend que son malaise est reconnu, identifié, et qu'on peut l'aider pour que tout rentre dans l'ordre. Les défaillances de l'ouïe et de la vision ne sont pas toujours identifiées aussitôt. On connaît les ravages de l'otite séreuse, qui n'entraîne aucune douleur, mais diminue progressivement l'audition, privant les jeunes enfants du bain de langage qui leur permet d'enrichir leur vocabulaire à tout instant. L'enfant se débrouille comme il le peut, à partir de quelques bribes qu'il perçoit encore et parce qu'il sait à peu près ce qu'on va lui dire, il comble les trous du discours qui lui est adressé, parce qu'il entend encore suffisamment pour qu'on ne songe pas à une baisse sévère de l'audition. En classe, l'effort doit être intense, épuisant, insoutenable. Il y a souvent un léger décalage entre le moment où les troubles de la vision deviennent gênants et celui où ils sont identifiés. Les enfants ne se rendent pas compte qu'ils ne voient pas tout, que ce flou qui les entoure n'est pas commun à tous les enfants, ou bien ils pensent qu'ils sont vraiment très maladroits, parce qu'ils tombent souvent et cassent les objets qui les entourent. Le brouillard dans lequel ils évoluent leur semble naturel, même s'ils se rendent vaguement compte d'une différence.

Des résultats irréguliers en classe

Quelle image un enfant peut alors se construire de lui-même quand il constate sa maladresse, apparemment irrémédiable, ou bien sa difficulté à comprendre ce qu'on lui dit, ce qu'il lit, ou encore son incapacité à maîtriser son attention ? Il ne peut pas savoir qu'il n'est pas responsable de ces faiblesses, il pense que le sort a décidé à sa place pour une raison qui lui échappe et qu'il doit s'accommoder de cet inconfort qui l'oblige à batailler sans cesse pour se maintenir à un bon niveau de réussite. Mais il ne comprend pas non plus comment il se fait qu'il soit parfois le seul à saisir une explication plus complexe ou à trouver une réponse élaborée à une question inusitée. On lui reproche alors sa distraction, ses rêveries, ses résultats irréguliers et lui-même s'en veut de ces défaillances qu'il ne maîtrise pas.

C'est un enfant qui se porte bien, il voit peu le médecin à qui on ne parle pas obligatoirement de ces signes qui pourraient l'alerter. S'il passe un test psychologique, ses difficultés propres peuvent être identifiées, malgré tous ses efforts pour les compenser. En classe, ces efforts lui permettent de se maintenir à un bon niveau, mais le test peut mettre en évidence une faiblesse que rien ne justifie : une soudaine et fugitive baisse d'attention, des mots mal compris au vocabulaire, une difficulté à percevoir rapidement des signes... Une fois le trouble détecté, et donc pris en compte et soigné, on pense que l'enfant va se sentir rassuré et débarrassé de ce malaise confus qui le troublait. En fait, il sait maintenant qu'il est porteur de ce qu'il faut bien appeler un handicap, du moins c'est ainsi qu'il le vit, il lui faut aller chez des spécialistes qui vont le réparer. Il est heureux que les enfants doués soient dynamiques et courageux. Bien guidés, ils éprouvent le plaisir de voir leur vie facilitée, mais subsiste toujours au fond d'eux-mêmes l'idée dérangeante qu'ils présentent une faille : pour des enfants perfectionnistes, il est désagréable de se savoir touchés par un défaut.

Une dépendance difficile à accepter

C'est encore plus difficile à accepter lorsqu'ils savent qu'ils devront prendre un médicament, peut-être à vie. Même s'ils paraissent l'accepter facilement, puisqu'ils sentaient bien que quelque chose n'allait pas et que ce médicament allait faire disparaître ces symptômes désagréables, ils souffrent de se voir dépendants d'un remède dont ils ne pourront pas se passer.

Conseils : on ne doit pas penser que l'enfant accepte si facilement cette image de lui un peu abîmée par un défaut qui ne dépendrait pas de lui. Il peut en améliorer les conséquences, mais reste, enfouie, l'idée d'une différence qui le rendrait plus fragile. Même s'il n'en parle pas et semble l'accepter facilement, il ne peut oublier qu'il présente une faille, peut-être irrémédiable, que tout le monde la remarque, sans qu'il puisse s'en défendre. Une faiblesse bien corrigée se laisse oublier.