Céline Raphaël : "des coups de ceinture dès trois fausses notes au piano"

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"Céline Raphaël : "des coups de ceinture dès trois fausses notes au piano""

Céline Raphael a bien cru y passer à plusieurs reprises. Son père, résigné à faire d'elle une musicienne prodige en l'initiant dès 2 ans et demi au piano, lui donnait des coups de ceinture à la moindre fausse note. Aujourd'hui médecin et membre du Conseil national de la protection de l'enfance, elle raconte son parcours dans le documentaire Bouche Cousue, diffusé ce soir sur France 2. Interview.

Tous les jours, lorsque son père rentrait à 19h20, Céline Raphaël se sentait "en apnée" dès qu'elle entendait la voiture freiner, avec l'angoisse de savoir comment allait se passer la soirée, selon son humeur. "Est-ce qu'il va tout de suite venir voir ce que j'ai fait au piano, est-ce que je vais avoir  le droit de manger, combien de coups je vais prendre, est-ce que je vais avoir le droit de me coucher, et est-ce que demain matin je serais encore là ?", témoigne-t-elle dans le documentaire Bouche Cousue, diffusé ce mercredi 18 novembre sur France 2

Fausses notes au piano et coups de ceinture

Son père aurait voulu faire du piano quand il était enfant, mais à l'époque, ses parents n'en avaient pas les moyens et lui ont proposé de faire de l'accordéon. "Quand j'ai eu deux ans et demi, à peu près en même temps que la naissance de ma sœur née très prématurée, mon père m'a offert un piano. Notre famille s'est un peu scindée en deux : ma mère s'est beaucoup occupée de ma sœur, tandis que mon père m'a enseigné le piano, de plus en plus chaque jour", explique Céline Raphaël. Son défi ? Faire de sa fille une grande pianiste. Et qu'importe le temps passé où la manière de s'y prendre. "A 4 ans, on faisait 4-5 heures de piano par jour le week-end, et dès que je rentrais de l'école. Un jour il me dit : "à partir de maintenant, dès que tu fais trois fautes sans t'arrêter, tu auras le droit à trois coups de ceinture". Pour Céline Raphaël, "ça a été le début d'une escalade jusqu'au placement".

"Tu joues de la bouillie, tu mangeras de la bouillie"

Elle encaisse des coups de ceinture, des coups de poing et de savate, des coups de règle, se fait enfermer à la cave... Mais aussi beaucoup de privation de nourriture. Et parfois, c'était un mélange de tout un tas d'aliments. "Il me disait : "tu joues de la bouillie, tu mangeras de la bouillie", il mélangeait de l'eau, de la salade, du yaourt, du pain...". Cette maltraitance infantile, était une violence "très contrôlée", explique Céline Raphaël. "Il n'y a jamais eu de cris chez nous. Dès l'âge de 4 ans, j'ai été conditionnée dès que je faisais une faute, de me déshabiller, me pencher sur le bureau et recevoir des coups de ceinture. Pas besoin de parler, ni de crier ou de pleurer, c'était comme ça".

L'école, un refuge où rien ne pouvait lui arriver

"Quand on est tout-petit, on souffre, mais on pense que ce que l'on vit est normal". C'est à l'école primaire, et surtout au collège que les enfants, en se comparant, comprennent que cette violence n'est pas normale. Céline Raphaël se fait alors discrète pour ne pas causer d'ennui à sa famille. "Quelque part, on veut que quelqu'un remarque, et d'un autre côté, on ne veut pas être celui par qui le drame arrive". Enfant, elle a toujours été bonne élève, avait pleins d'amis. "J'étais heureuse d'être à l'école parce qu'il ne pouvait rien m'arriver". En revanche, les week-ends prolongés étaient source d'angoisse, car elle devait alors survivre trois jours d'affilée.

La peur de mourir, "une réalité que l'on vit tous les jours"

Pour autant, elle était la dernière à sortir de cours, et si elle avait souvent mal au ventre, c'est tout simplement parce qu'elle angoissait à l'idée de rentrer à la maison. La peur de son père allait jusqu'à la crainte d'être tuée. "C'est une réalité que l'on vit tous les jours : on peut mourir". Cette peur empêche bien souvent les enfants de parler, de se confier à un adulte. Pour alerter sur son mal-être qu'elle vit au quotidien, Céline Raphaël décide, en troisième, d'arrêter de se nourrir. "Si j'arrête de manger, je vais maigrir, et si je maigris, mon père se rendra compte que je suis malheureuse et il va changer", se disait-elle. A son entrée en seconde, elle pesait 34 kilos. Le premier jour de la rentrée, lorsqu'elle remplit sa fiche de présentation, elle écrit naturellement qu'elle fait plus de 45 heures de piano par semaine. Le lendemain matin, une infirmière scolaire l'attendait devant l'entrée. C'est en discutant avec elle à chaque récréation que Céline a enfin pu se livrer sur ce qu'il se passait à la maison. "En me tendant la main, je n'étais plus seule, on était deux et ça change tout, comme un sentiment d'invincibilité", explique Céline dans le documentaire.

Un soir, alors que son père avait fermé les volets sans raison, elle décide de s'échapper par la fenêtre pour trouver de l'aide, mais il la rattrape et la tire par les cheveux, la traîne dans sa chambre, elle dévale les escaliers... Une scène terrible qui la pousse, enfin, à établir un signalement avec l'infirmière scolaire. "Le lendemain, j'ai été convoquée à la brigade des mineurs et je ne suis plus rentrée chez moi", confie-t-elle. A ce moment, elle n'était alors plus sous l'emprise de son père, à qui on a retiré l'autorité parentale.

Aujourd'hui, vous êtes médecin et membre du Conseil national de la protection de l'enfance, quel regard portez-vous sur votre parcours ?

"Médecin, c'est quelque chose qui m'a maintenue en vie. Depuis toute petite, dès l'âge de 4 ans, j'ai toujours voulu faire médecine, et c'est à ça que je me suis accrochée pour survivre, y compris durant mon placement", nous précise Céline Raphaël. Les placements restent néanmoins à améliorer : elle a changé plusieurs fois de lieu de placement, de lycée. "Je me levais à 4h30 le matin pour prendre le premier train à Choisy-le-Roi à 5h20 pour aller au lycée... Il a fallu que je m'accroche pour continuer à aller en cours. Avoir réussi mes études de médecine, je crois qu'en effet, c'était une revanche sur la vie". A cette période, elle s'était faite une promesse : s'investir en protection de l'enfance pour faire changer les choses, dès qu'elle réussirait à avoir une situation stable. Durant son parcours, elle constate notamment qu'aucune formation n'est prodiguée sur la maltraitance. "Quand j'étais interne en médecine, j'ai décidé d'écrire le livre La Démesure aux éditions Max Milo en 2013. Je me suis dit que si je voulais être une voix audible et faire changer les choses, je devais être médiatisée".

Sa mission : améliorer la santé et la scolarité des enfants

Un objectif atteint puisque Céline Raphaël se fait entendre auprès du gouvernement. "A l'époque, Laurence Rossignol, alors ministre de la Famille, m'a contactée et nous avons travaillé ensemble à l'élaboration de la loi de 2016 qui réformait la protection de l'enfance". Depuis la parution de son livre, Céline Raphaël intervient dans de nombreuses conférences, notamment auprès des travailleurs sociaux et des médecins, et enseigne à l'école nationale de la magistrature. "J'ai commencé à beaucoup m'investir en protection de l'enfance, notamment sur l'amélioration de la santé des enfants victimes de violences pris en charge en protection de l'enfance", précise-t-elle. Elle s'investit aussi pour améliorer leur scolarité car moins de 5% de ces enfants obtiennent le bac. 

Un parcours coordonné de soins

Céline Raphaël va plus loin. Avec le soutien de Brigitte Macron et d'Adrien Taquet, elle fait tout pour mettre en place, d'ici la fin de l'année, un "Parcours coordonné de soins" pour les enfants en protection de l'enfance sur Paris et l'Ile-de-France, avec l'espoir que cela soit étendu sur tout le territoire. "Aujourd'hui, moins de 30% des enfants admis en protection de l'enfance ont un bilan de santé. Ces enfants, qui ont des séquelles physiques ou psychologiques des maltraitances subies, ne sont pas du tout évalués et donc, ne sont pas pris en charge,. Ils grandissent alors durant toute la durée du placement avec ces séquelles. Quand je suis arrivée, pesant 34 kilos, je n'ai vu aucun médecin !", déplore-t-elle. Ce parcours coordonné de soins vise donc à prendre en charge tous ces enfants avec un bilan de santé physique et psychologique. "Une fois qu'on a repéré toutes ces séquelles, ces enfants entrent dans des parcours de soin, en fonction de leur état de santé, avec la possibilité de voir, selon leurs besoins, un médecin traitant tous les mois, un dentiste, un ophtalmologue, un psychologue, etc. pour leur apporter un véritable suivi médical et psychologique durant toute la durée de leur placement ou prise en charge". 

Mieux prendre en charge ces victimes de maltraitances, permettra ainsi de rendre plus autonomes et sereins ces adultes en devenir. Céline Raphaël met sa terrible expérience au service de ceux qui en ont besoin et est consciente d'une chose : "j'ai la chance de faire partie de ceux qui s'en sont le mieux sortis".