Relation mère-fille : un lien unique et complexe

Parfois toxiques, fusionnelles ou rompues, les relations entre les mères et leurs filles sont souvent plus complexes que les relations mère-fils. Eclairage avec la thérapeute Anne-Laure Buffet.

Relation mère-fille : un lien unique et complexe
© 123RF / Vadim Guzhva

Qu'est-ce qu'une relation toxique ?

Il existe plusieurs types de relations toxiques comme le révèle la thérapeute Anne-Laure Buffet, également autrice du livre "Les mères qui blessent, se libérer de leur emprise pour renaître" (Ed. Eyrolles). L'un des éléments qui fait qu'une relation devient toxique est qu'elle s'est installée dans le temps et perdure. Ça ne veut pas dire que ça va forcément rester ainsi toute la vie, il est possible de rompre avec ce schéma. Mais pour ce faire, il doit y avoir une vraie prise de conscience, une volonté de changement. 

Exemples de relations toxiques :

Les relations fusionnelles, la violence physique ou/et psychologique, la maltraitance verbale sont les principaux exemples de relations toxiques pouvant exister entre une mère et son enfant. La négligence, l'absence de reconnaissance, le désintéressement ou l'absence d'attachement à l'égard de l'enfant sont également des illustrations de relations toxiques. On parle également de relations toxiques dans le cas de situations incestuelles et incestueuses commises sur l'enfant et ce, qu'elles soient causées par les mères ou qu'elles nient ce qui s'est passé face à leur enfant. Rassurez-vous toutefois, ce n'est pas parce qu'il vous arrive de crier ou de vous énerver que vous devez vous considérer comme une mère toxique. De même, si votre enfant mange des frites deux jours d'affilée ou regarde parfois un peu trop de dessins animés qu'il y a négligence. "Il ne faut pas non plus voir de la toxicité partout. On fait aussi comme on peut", modère Anne-Laure Buffet. 

Mère-fille : qu'est-ce qu'une relation fusionnelle ?

La relation fusionnelle s'instaure souvent peu à peu dès la naissance de l'enfant où il y a cette proximité, cette étroitesse (peau à peau, le portage, etc.). Chaque mère tisse alors du lien physique avec son bébé mais la mère fusionnelle se montre tout particulièrement présente physiquement et affectivement pour lui. Sur le plan psychologique, "dans la construction de l'enfant, cette relation est absorbante, elle empêche l'individuation, l'autonomisation de l'enfant" analyse la thérapeute. Conséquence : l'identité de l'enfant se noie dans celle de la mère, et inversement. Et cette fusion se renforce au fil du temps, l'enfant devenant davantage dépendant de sa mère. L'autre complexité de cette relation que soulève Anne-Laure Buffet : "ce sont des mères en apparence très aimantes et très présentes. Cependant, il y a une différence entre être présent et invasif, intrusif". Certaines usent même de chantage affectif avec des phrases du type : "qu'est-ce que je vais devenir sans toi ?", "Ça me fait de la peine que tu partes", etc. Et, même si au fond d'elles, elles savent qu'elle devraient laisser l'enfant quitter le nid, le fait qu'il se différencie d'elles leur est insupportable. Elles conservent donc un contrôle exacerbé sur lui.

Comment sortir du schéma fusionnel ?

Si la mère réalise qu'elle est dans une relation fusionnelle et veut instaurer une relation plus saine avec sa progéniture, la première chose à faire est d'en discuter avec l'enfant. Beaucoup de verbalisation donc et des changements relationnels progressifs également. "Transformer soudainement la relation sans en parler avec son enfant risque de le dévaster, engendrant chez lui un sentiment d'abandon" alerte la thérapeute. En parler avec un thérapeute aussi, car lorsqu'une relation fusionnelle s'installe c'est souvent qu'en amont, dans la construction de la mère durant sa petite enfance, il s'est passé quelque chose (relation toxique, absence physique ou émotionnelle d'un parent…). La fusion peut aussi survenir durant la grossesse en cas de violence ou départ du conjoint, ou si elle a vécu une grossesse à risque. Résultat, elle se raccroche à son enfant. Un suivi psychologique va alors l'aider à identifier et comprendre son comportement pour le modifier durablement et transformer positivement la relation. 

Mère-fille : pourquoi la relation change à l'adolescence ?

A l'arrivée de la puberté, moment où la fille se sexualise, se féminise, on peut s'inquiéter de voir son adolescente sexualisée, surtout si on a vécu un traumatisme au même âge car on peut craindre qu'elle ne subisse la même chose. Certaines mamans deviennent au contraire jalouses de leur fille, la perçoive soudainement comme une rivale. Le risque alors, se mettre à la rabaisser, à l'enlaidir pour l'empêcher de s'épanouir en tant que jeune femme. Pour autant, comme c'est le cas la plupart du temps, même quand la maman est bienveillante et tolérante, l'adolescence est souvent un passage un peu compliqué dans la relation mère-fille. Et la thérapeute rassure : "il est normal qu'un ado se montre un peu rebelle, en opposition, en rejet d'un modèle éducatif car c'est le moment où il se différencie, adopte son propre mode de pensée, de vie, ses propres schémas comportementaux". Bref, il se détache de ses modèles parentaux et cela s'opère souvent dans l'opposition. Or, ce changement peut-être mal perçu par les parents, interprété comme un rejet. L'enfant risque alors d'adopter des comportements extrêmes pour s'affirmer. Il est donc important de s'y préparer et de laisser un peu couler même si ce n'est pas évident. D'autant que l'adolescent a tendance à moins communiquer avec ses parents. Mais encore une fois Anne-Laure Buffet rassure : "s'il a besoin de faire ses propres expériences, il est quand même rare qu'un ado tombe dans des comportements à risque, si le terrain familial est sain". 

Pourquoi la relation avec la mère se modifie en devenant mère ?

La maternité fait prendre conscience aux femmes qu'elles sont désormais responsables de quelqu'un d'autre qu'elles. "Il peut donc y avoir des prises de conscience, des excuses qui arrivent à ce moment-là envers leur propre mère", explique la thérapeute. On s'aperçoit qu'elle n'a pas forcément été si abominable qu'on le pensait, qu'elle ne savait juste pas toujours comment faire et s'est débrouillée comme elle pouvait. Ce cheminement permet donc à beaucoup de jeunes mamans de se rapprocher de leurs mères. Et si elles reçoivent en outre de l'aide, un relai de leur part, cela peut davantage contribuer à donner un nouvel élan à la relation. A l'inverse, certaines jeunes mamans réalisent que la relation a été vraiment toxique avec leur mère durant leur enfance et veulent rompre le lien. "Il vaut mieux ne pas prendre la décision d'une rupture radicale seule" conseille Anne-Laure Buffet "car il faut un soutien extérieur. Rompre avec sa mère est difficile, c'est la pire des ruptures". 

Mère de fille ou de fils : pourquoi les rapports ne sont pas les mêmes ?

"Avoir un garçon pousse à projeter sur lui l'homme qu'on voudrait qu'il soit en tant que mari et père... il est la projection de toutes nos images masculines", analyse la thérapeute. D'autre part, les rapports sont moins conflictuels car les mères ne sont pas en compétition avec leur fils. A cela s'ajoute le fait qu'on évolue encore dans des sociétés patriarcales où l'homme symbolise le pouvoir. La société véhicule l'image qu'avoir un garçon est, encore aujourd'hui, non seulement une fierté mais aussi un gage de sécurité : On autorise encore beaucoup de choses aux garçons qu'on refuse aux filles et on s'inquiète moins pour eux quand ils grandissent. Quoi qu'il en soit, il n'est jamais trop tard pour s'améliorer. L'important selon Anne-Laure Buffet : "il ne faut pas avoir honte de faire appel à une aide extérieure - médecin, psychologue - pour en parler et essayer de rectifier le tir". Elle estime d'ailleurs que les mères devraient même pouvoir être accompagnées dès leur grossesse car devenir parent ça s'apprend, ce n'est pas évident. Et le fait que le livre le plus vendu au monde soit encore aujourd'hui "J'attends un enfant" de Laurence Pernoud, dont la première édition remonte à 1956, est bien la preuve que l'on a besoin d'être guidées dans notre parentalité. 

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