Au-delà des équations, le vrai mode de compréhension des personnes douées

En dépit de toute la littérature concernant les personnes douées et surtout les enfants, l'illustration la plus courante reste l'image d'un petit garçon, généralement souriant, doté de grosses lunettes sur fond d'équations d'une vertigineuse complexité, ou bien, toujours affublé de lunettes impressionnantes, plongé avec un intérêt manifestement passionné dans un livre de Kant, Spinoza, Schopenhauer ou Pascal.

Au-delà des équations, le vrai mode de compréhension des personnes douées
© shellexx

Dans la réalité, cette image reflétant un mode de pensée purement intellectuel, presque abstrait, qui serait celui propre aux personnes douées ne concerne qu'un petit nombre, tellement infime qu'on peut ne jamais en rencontrer. Quand des pédagogues disent "je n'ai jamais vu d'enfants doués" en précisant le nombre de décennies d'exercice professionnel, ils sont dans le vrai : il y a très peu d'enfants évoluant tout à leur aise et exclusivement dans le concept, l'abstraction, le langage comme seule expression de la pensée.

Certes, des enfants doués s'amusent à jongler avec les nombres, ils se plaisent à s'offrir des escapades dans cet univers particulier, particulièrement attrayant pour eux, mais ce sont des escapades, pas un choix de vie. Pour les personnes douées, et surtout pour les enfants où le processus est encore plus évident, la compréhension, dans quelque domaine que ce soit, commence par un ressenti qui, lui, se passe de mots. C'est ce ressenti qui permet de saisir l'ensemble d'une situation ou la personnalité de ses interlocuteurs. Le langage donne corps à ce ressenti et ce serait ce passage que le don intellectuel favorise.

Donner corps au ressenti par le mot exact

Parvenir à trouver les mots exacts pour évoquer ou qualifier une situation, une personne, ou pour évoquer une action déjà entreprise ou bien en projet, demande une grande clarté d'esprit, de bonnes capacités de synthèse, même quand il faut prendre en compte un nombre important de données, mais c'est le ressenti qui assure le fondement de cet exercice. Enoncer les mots précis décrivant une émotion, une interaction, une idée encore trop floue pour être verbalisée, un sentiment encore vague, mais persistant et dérangeant, apporte un éclairage qui met en lumière ce qui restait imprécis en éveillant un écho qui résonne avec une pureté absolue.

Les personnes concernées découvrent que ces mots-là décrivent parfaitement leur sentiment, celui qu'elles ne parvenaient pas à traduire d'une façon compréhensible pour leurs interlocuteurs. Ce peut même être une révélation entraînant parfois des changements dans l'image de soi, dans la compréhension de ses propres réactions et aussi de celles de l'entourage, parfois étonné par l'ampleur d'une émotion après des remarques qui lui avaient semblé anodines.

Assurer la coordination de ces deux approches permet une vision qui pourrait faire penser à l'image en 3D d'une figure plane pour beaucoup, mais qu'une vision intégrant ces deux modes de compréhension rend plus riche et plus fidèle. On doit le reconnaître : résoudre un problème particulièrement complexe, trouver une solution innovante, ouvrir une nouvelle voie de recherche procure un plaisir intellectuel à coup sûr, mais il s'accompagne en sourdine d'un sentiment de joie intérieure qui gagne toutes les cellules : ce bonheur peut être expliqué par des neuro-transmetteurs qu'il est possible de décrire objectivement. Ainsi, des médecins parlent, sans trop en faire état, du petit frisson qui les traverse quand ils parviennent, à décrypter un cliché, obtenir confirmation de leur hypothèse, ou seulement à déceler la bonne piste qui les mènera au diagnostic exact.

Les pièges du langage, entre pirouette et humour incompris

Quand des personnes douées, encore en quête d'elles-mêmes, trouvent une description de leur mode de pensée, elles se sentent beaucoup plus concernées si cette évocation provoque aussi un écho dans leur sensibilité, c'est même cet aperçu qui les incite à pousser leurs recherches. Le langage seul pour expliquer les élans du cœur et les mécanismes secrets de la pensée serait finalement réducteur : un jeu de mot clôt élégamment une discussion, il ne l'enrichit pas suffisamment pour qu'on désire prolonger un échange de cet ordre. Il évite aussi d'aller plus avant : celui qui répond à une demande par un jeu de cet ordre peut être satisfait de cette concision, plaisante pour l'esprit, mais frustrante pour celui qui espérait une compréhension plus profonde et plus vraie des perturbations émotionnelles soudaines ou curieusement envahissantes dont il subit les assauts.

Cette critique du jeu de mot parfois trop désinvolte n'empêche pas de préciser que les personnes douées adorent jouer avec le langage, très tôt elles pratiquent l'humour au pouvoir parfois bien réconfortant, peut-être justement parce que, dans ce cas aussi, l'humour des personnes douées va au-delà de la simple plaisanterie superficielle, il touche juste, mais ne fait pas rire tout le monde, il choque même ceux qui justement s'arrêtent aux seuls mots. Il faut d'ailleurs une très bonne maîtrise du langage pour user d'un humour percutant et bien des adultes ne peuvent concevoir qu'un jeune enfant en soit capable, alors ils ne le comprennent pas et ne décèlent pas la finesse drolatique de la remarque face à un enfant consterné par cette réaction obtuse, incroyable chez un adulte censé manier le langage avec l'aisance que confère une longue pratique.

L'enfant doué n'a que quelques années d'exercice avec tout à apprendre en phonétique, en grammaire, en vocabulaire, mais il perçoit si bien les sentiments et les émotions de son entourage qu'il n'a pas besoin de mot, ensuite son expression verbale reste succincte, déformée parfois et enfin il découvre le plaisir de parler comme les autres. Le pouvoir que cette nouvelle habileté lui confère est vertigineux, il n'a pas besoin de chercher à se faire comprendre par des cris, des mimiques, il parle !

Nommer pour réparer, le pouvoir apaisant de la parole

C'est alors qu'il découvre qu'on ne l'entend pas forcément, on entend un joyeux babil, mais, passé la joie immense de l'entendre balbutier "maman" et "papa" on ne pense pas forcément que ses paroles puissent être toujours intéressantes. Il se rend compte que l'utilisation de la parole peut être décevante et même qu'elle le trahit parfois parce qu'il n'a pas su expliquer ce qu'il ressentait d'une façon suffisamment explicite pour qu'on le comprenne.

Devenu adulte, il ne sait plus trouver les mots exacts quand il s'agit de ses émotions les plus profondes il les enfouit plus loin encore et les oublie, mais elles sont vivaces de parfois dérangeantes. Les paroles qui les évoquent les réveillent, elles touchent des points sensibles depuis longtemps ignorés, elles réconcilient avec lui-même celui qui tâtonnait, sans même plus très bien savoir ce qu'il recherchait en ayant presque cessé de croire à une découverte de ressentis presque oubliés.

Pour être efficace, cette traduction doit parler immédiatement à celui qui l'attend, elle doit résonner en lui donnant le sentiment qu'il aurait pu l'effectuer s'il n'avait pas été si bouleversé.

Conseils : une bonne maîtrise du langage facilite la connaissance de soi-même, trouver le mot exact peut amorcer un apaisement par l'éclairage qu'il procure. Pour les enfants, le meilleur moyen reste la lecture. Plus tard, dans les situations vraiment très complexes, il est bon de voir quelqu'un qui saura trouver les mots exacts pour définir ces situations et mieux cerner les remèdes possibles.