Les relations perturbées entre père et fils

C'est un lien très spécifique qui se tisse entre un père et son fils fait de fierté et aussi de crainte à l'idée de ne pas se comporter comme le père idéal : l'évolution exemplaire de ce fils en sera la démonstration.

Les relations perturbées entre père et fils
© ekkasiti

La meilleure manière de l'emporter dans cet enjeu serait de conserver une exigence constante pour que cet enfant choisisse ensuite de lui-même la voie qui sera la plus bénéfique pour lui, mais qui n'est, évidemment, pas la plus facile. Son éducation sera
réussie s'il va spontanément vers la difficulté la plus grande et consacre toutes ses forces à son désir de la surmonter. Plus que les autres encore, les enfants doués captent très bien cette injonction, ils sont trop jeunes, trop zélés, et surtout trop soucieux de faire plaisir à leurs parents en répondant à leurs exigences, même si elles ne sont pas toujours explicites, pour se rebeller.

Ce serait d'ailleurs par cette injonction, jamais exprimée directement que la pression serait la plus forte : le père s'étonne d'une note un peu moins élevée, il exprime son mécontentement, puis son inquiétude : y aurait-il quelque chose qui ne va pas ? Un état de fatigue inhabituel ? Une maladie infantile prête à se déclarer ? On ne peut pas envisager un manque de préparation ou bien, ce qui serait encore plus grave, et même dramatique, une indifférence vis-à-vis de ses résultats ? L'idée d'une incapacité, peut- être irrémédiable, est effleurée et parfaitement comprise par l'enfant qui a failli.

Le fils se rend bien compte que ces quelques points qui lui ont manqué pourraient représenter aux yeux de son père l'amorce d'une catastrophe, alors que cette infime baisse a été considérée par la maîtresse comme un incident négligeable, ne valant même pas qu'on s'y attarde, surtout quand il survient chez un élève aussi appliqué et souvent brillant. La maîtresse se moque bien des résultats de ses élèves, dira le père, qui, lui, reste attentif à la moindre baisse, elle n'a même pas cherché la cause de cette défaillance, alors qu'elle pourrait être l'amorce d'une chute encore plus grave, ruinant toutes les chances de réussite ultérieure.

©  milkos

Ce n'est qu'un exemple de l'attitude d'un père éminemment soucieux de la réussite de son fils pour qu'il aborde la vie adulte avec toutes les chances de succès, c'est, du moins, l'image qui pourrait apparaître dans une vision superficielle. Dans la réalité, ce fils commence à être écrasé par le poids incommensurable de ces exigences constantes, imposées sans répit ni moment de pause bienvenu. Il a bien saisi que, quoi qu'il fasse, ce ne sera jamais assez bien pour satisfaire les exigences de son père tellement soucieux du parcours de son fils.

C'est, pour lui, un avenir d'austérité qui se dessine, ses loisirs étant soumis aux mêmes règles de réussite à tout prix. S'il fait du sport, il doit être le meilleur, l'emporter dans les tournois de tennis, courir plus vite, sauter plus haut, il est inutile qu'il s'essaie au foot, ce n'est pas dans ce mode de sport qu'il pourra briller plus tard. S'il a montré quelque don aux échecs, il doit se situer parmi les champions de sa catégorie.

Qu'importe si son père n'a jamais été très tenté par le sport et s'il n'a jamais brillé dans un tournoi d'échec, il ne s'agit pas de se comparer, il s'agit de tutoyer les sommets, quelle que soit la discipline. C'est une ambition pratiquement impossible à satisfaire : il est alors objectivement démontré que ce garçon, qui semblait prometteur, ne tient pas ses promesses. Il est décevant, voire médiocre… La démonstration a atteint son but : le fils ne dépassera jamais son père, il stagnera dans une honnête moyenne, et il sera déjà épuisé par ses efforts. Il faudrait rechercher les raisons de ces exigences mortelles, mais l'entourage proche n'a pas forcément la disposition d'esprit nécessaire, d'autant plus qu'il pourrait être dangereux d'entreprendre ce travail, on a vu des constructions d'apparence plus solide s'écrouler dans pareilles circonstances. Ce fils écrasé de contraintes s'en sortira, il possède une force certaine. Certes, il s'en sort, mais au prix de bien des renoncements et de nombre d'interdictions qu'il s'est imposées à partir de ce qu'il a saisi, plus ou moins consciemment, mais, malheureusement, surtout moins consciemment, de l'attitude de son père.

Ces demandes impossibles à satisfaire au quotidien, ont empêché un enfant, aussi talentueux soit-il, de se former de lui-même une image solide et forte. Il restera à jamais l'enfant qui déploie tous ses efforts, mais qui ne pourra pas satisfaire pleinement son père. Il sera toujours en deçà des attentes des autres, quoi qu'il fasse.

Une rancœur enfouie dans l'enfance du père

Son père peut être tranquillisé, il a écarté tout danger, son fils ne le dépassera pas, mais il n'est tout de même pas suffisamment apaisé. Il va ressasser à loisir son amertume à l'idée qu'il s'est déçu lui-même, parce qu'il n'a pas été capable de satisfaire son ambition et les excuses qu'il se trouve ne sont pas vraiment crédibles, il en est conscient. Pour certains, il y aura, durant un bref instant de répit, un apaisement de la rancœur qui le ronge quand il pense à son frère, si brillant et dont la réussite est incontestable. Son fils lui a toujours irrésistiblement rappelé ce frère éclatant, d'ailleurs oncle et neveu se ressemblent, une singulière complicité les rapproche lors des réunions familiales. Ce peut être aussi une sœur, si brillante et lumineuse qu'elle captait tous les regards et réussissait toutes ses entreprises avec une sorte de nonchalance, exaspérante pour un frère amer, admirable pour ses parents.

Dans un tel contexte, la mère de ce garçon malmené souffre pour lui, elle ressent sa détresse, mais elle sait aussi que si elle s'insurge pour le défendre la réaction sera sans appel : élever un garçon est une affaire d'homme, on ne va pas en faire un perdant en cédant à ses caprices et en se montrant trop indulgent, tout le monde connaît la faiblesse des mères pour leur fils, elle aboutit à un désastre. La discussion est close.

Conseils : tenter de trouver dans l'entourage proche, ou bien chez un psychologue, une figure rassurante qui renvoie à cet enfant dans la peine, une image de lui-même correspondant à la réalité, où sa finesse, sa dextérité intellectuelle, son adresse dans de multiples activités et surtout son infinie gentillesse sont reconnues, évoquées avec la richesse qu'elles apportent à une personnalité. Une mère seule dans ce rôle est moins crédible, car elle est aveuglée par l'amour maternel… Ce doit être une image dotée d'une incontestable autorité qui peut tenir ce rôle essentiel dans une telle configuration.