Les enfants doués, hostiles au psychologue

De nombreux enfants refusent de se confronter à un psychologue, et particulièrement les enfants doués. Différents depuis toujours, ils craignent cette intrusion dans leur intimité, et préfèrent garder leurs tourments secrets.

Les enfants doués, hostiles au psychologue
©  bialasiewicz

De multiples raisons peuvent justifier le refus véhément de certains enfants de tout entretien avec un psychologue. Les parents se sont pourtant efforcés de présenter cet entretien comme une chance à la fois pour eux-mêmes, qui bénéficieront de conseils précieux, et aussi pour l'enfant qui trouvera une aide face à une situation qui le tracasse. Les situations les plus diverses peuvent motiver cette demande d'aide par des parents démunis et soucieux du bien-être de leur enfant. Voir un psychologue est toujours une démarche réfléchie dont ils attendent beaucoup.

L'enfant, lui, vit cette rencontre comme une intrusion insupportable et une effraction dans le système de défense qu'il est en train de se construire : il est bien décidé à se surveiller pour éviter de révéler une éventuelle faille. Il se méfie de cette personne diabolique, qui a pourtant la confiance de ses parents, elle sait peut-être voir à travers l'armure qu'il se forge dans l'urgence et elle révèlera ses faiblesses, mais aussi, parfois, ce qui est encore plus grave, les faiblesses de ses parents qu'il craint alors de trahir.

Les enfants doués se sentent très tôt différents de leurs camarades de classe, leur langage même trahit cette différence, leurs centres d'intérêt semblent trop austères et même rébarbatifs, ils fuient certains jeux ou bien s'y montrent si maladroits que personne ne veut les prendre dans son équipe, et ils lisent avec passion alors que la lecture est encore pénible, voire laborieuse et surtout ennuyeuse pour les autres. Un peu à l'écart, l'enfant doué se sent bien particulier, spécial et peut-être un peu fou. Voir un psychologue ne fera que confirmer cette crainte, le psychologue confirmera ce diagnostic, en y mettant les formes pour ne pas accabler ses parents, déjà inquiétés par l'école, mais c'est la triste vérité.

©  melnyk58

Tout ce que l'enfant différent pourra dire sera compris comme une preuve supplémentaire de son anormalité, il sait qu'il lui est impossible, même en s'y appliquant de toutes ses forces, de donner une apparence de normalité, il se trahira par une exclamation, un geste, une phrase anodine ou qui lui a semblée telle. Il ne veut pas voir de psychologue, s'il y est forcé il se tait avec l'obstination têtue dont il est capable : en dépit de sa gentillesse fondamentale, il a déjà du caractère et l'enjeu est trop important pour qu'il renonce à se défendre. S'il garde le silence, on ne pourra pas dire qu'il est "fou", il n'aura fourni aucune preuve de son dérangement, il est taiseux et voilà tout. Il est méfiant aussi : tout ce qu'il pourrait dire risque d'être retourné contre lui par un psychologue démoniaque.

Mais d'autres situations provoquent aussi cette réaction de défense et la justifient pleinement. Ainsi, il sait que son malaise est provoqué par une situation sur laquelle il n'a aucun pouvoir et qui place ses parents, ou seulement l'un d'eux, dans un état insupportable de marasme, il en subit les retombées, il a parfois tendance à s'insurger contre ce sort funeste qui l'a placé dans un tel inconfort, mais il ne veut pas que ce psychologue saisisse cet enchaînement et en fasse le reproche au parent qu'on pourrait considérer comme responsable. Ce dernier peut d'ailleurs afficher une sérénité de façade, démontrant à un interlocuteur distrait qu'il maîtrise parfaitement la situation, l'enfant intuitif saisit bien ces sentiments cachés et il exprime tout à la fois sa colère face à sa propre impuissance, puisqu'il ne peut pas apaiser le malaise de son parent ni trouver une parade pour se protéger des retombées de ce malaise, et sa souffrance réelle provoquée par une situation qu'il subit. Il s'applique à en déceler l'aspect positif, comme on veut le lui démontrer, mais il lui est difficile d'être longtemps dupe de cette version faussée de sa propre existence.

L'enfant doué préfère garder ses tourments pour lui

Malgré tout, c'est sa loyauté vis-à-vis de ses parents qui l'emporte, il ne veut pas les accabler, ni les placer dans une situation insupportable en leur demandant de changer le mode d'existence dans lequel ils se sont maintenant installés en se persuadant qu'il leur convient. Leur enfant perçoit très bien ces incertitudes, ces mensonges protecteurs, cette version faussée des événements, mais il ne prendra jamais l'initiative de les révéler à un inconnu sans savoir quel usage il en fera. Il préfère garder ses tourments pour lui, il est à un âge où la notion d'avenir à construire est encore bien trop floue pour qu'il ait l'impression de consentir à un très grand sacrifice en refusant de sortir de son système de défense, même s'il l'empêche de progresser, de développer toutes les facettes de sa personnalité en devenir, il préfère alors refouler au plus loin les rêves d'avenir qui commençaient à se dessiner pour que la douleur du renoncement ne soit pas trop vive. Ce sacrifice lui semble indispensable, c'est son devoir, il ne le trahira pas.

Parfois c'est une délicate construction que le psychologue risque de démolir avec sa maladresse pataude quand il s'agit de détecter des failles, même microscopiques, dans cet échafaudage péniblement monté. Il va remarquer des faiblesses que l'enfant affairé n'a pas eu le temps de combattre, puisque ce n'était pas l'urgence dans la tempête qu'il traversait. Il va les isoler, les cerner avec une machiavélique précision, soi-disant pour les contrer, en fait pour mettre en évidence le seul aspect défaillant d'un enfant qui, en principe, va très bien. D'apparents troubles de l'attention, en fait provoqués par une préoccupation constante qu'il est difficile de refouler et surtout qu'il veut ignorer, une propreté défaillante, parce que ce serait le seul moyen d'exprimer une colère impuissante, dont il préfère qu'on ne sache rien, une agressivité niée puisqu'il serait scandaleux de révéler l'objet de cette agressivité, mais elle s'exprime avec une surprenante violence dans des explosions de colère que rien ne justifie, en principe. Déceler et évoquer
sans détour les causes de ces symptômes pourraient déclencher un drame et remettre en question la fragile construction d'une famille plus rapiécée que recomposée. La culpabilité de certains étalée au grand jour serait insupportable et l'enfant, qui l'aura révélée bien malgré lui, en portera le poids sa vie durant.

Dans ces conditions, une séance avec un psychologue serait l'équivalent d'un détonateur dans un baril de poudre, alors on refoule, on donne le change, on joue la comédie, on trouve des justifications à peu près crédibles pour expliquer un comportement soudainement aberrant et on accumule les raisons pour motiver le refus d'une consultation qui serait la pire des choses, et tant pis si l'équilibre et l'avenir sont compromis : on a sauvé la face ou bien maintenu une construction familiale fondamentalement chaotique, mais offrant une image à peu près crédible. La perspective d'une consultation est déjà, en elle-même, un révélateur des
tourments de celui qui la refuse désespérément.

Conseils : il est inutile d'insister quand un enfant ou un adolescent refuse avec une opiniâtre véhémence de voir un psychologue, on approfondit les raisons réelles de son refus et on peut envisager avec le psychologue les moyens de traiter ces causes. Il y a toujours des actions à tenter, des explications approfondies à donner, un poids à alléger. Parfois, il faut envisager de remettre en question une construction qu'on aurait tant voulu solide et durable.