Lait contaminé : "on empoisonne nos enfants"

Où en sommes-nous, deux ans après l'affaire Lactalis ? Quentin Guillemain, auteur du livre "L'omerta alimentaire, on empoisonne nos enfants" (Éditions Kiwi), revient sur le scandale des laits infantiles. Aujourd'hui président de l'Association des familles victimes du lait contaminé aux salmonelles (AFVLCS), il dénonce ces récentes affaires qui touchent les bébés. Interview.

Lait contaminé : "on empoisonne nos enfants"
© Irina Schmidt-123rf

C'est en décembre 2017 qu'éclate "l'affaire Lactalis". Après la découverte d'une contamination par des salmonelles, le géant de l'agro-alimentaire français procédait alors au retrait de plus de 600 lots de boites de lait infantile fabriqués dans son usine de Craon (Mayenne). Au total, plus de 30 bébés sont atteints, dont 18 doivent être hospitalisés. Parmi ces enfants, Linette, la petite fille de trois mois de Quentin Guillemain. Le jeune père sera le premier à porter plainte. Aujourd'hui président de l'Association des familles victimes du lait contaminé aux salmonelles (AFVLCS), il publie un livre militant et engagé  : "L'omerta alimentaire, on empoisonne nos enfants" (Éditions Kiwi). Alors qu'une nouvelle affaire a fait la Une de l'actualité avec la découverte de vers dans des boîtes de laits Gallia, Quentin Guillemain répond à nos questions.

Deux ans après, où en est l'affaire Lactalis ?

Quentin Guillemain : "Sur le plan juridique, il y a eu de multiples rebondissements. Trois juges d'instruction ont été désignés en septembre 2018 pour mener une enquête préliminaire, puis le patron de Lactalis - Emmanuel Besnier - a été placé en garde à vue en décembre 2019. Le procès est attendu cette année. En revanche, sur le volet réglementaire, il n'y a eu aucun changement ! Le rapport avait promis une loi sur les conséquences de l'affaire, qui n'a jamais vu le jour. Comme toujours, il y a eu une communication politique traditionnelle, une litanie de propositions, mais pas grand chose n'a évolué. Notre reproche va à ceux qui décident, auraient dû en tirer des conséquences et ne l'ont pas fait".  

Comment expliquer que des laits infantiles puissent être contaminés ? 

Le problème est que la réglementation européenne donne aux groupes agroalimentaires la responsabilité de se contrôler eux-mêmes. Cela conduit évidemment à l'opacité et à des conflits d'intérêts. Tout devient possible lorsqu'il n'y a pas de régulateur ou qu'il est défaillant. Nous avons donc formulé plusieurs propositions qui sont destinées à rendre le pouvoir aux consommateurs, afin qu'ils aient toutes les informations entre les mains pour choisir. 

  • L'ouverture d'un site destiné à informer les consommateurs du retrait des produits
  • Plus de transparence et de contrôle de l'Etat
  • Rendre publics les résultats des contrôles effectués dans les usines.
  • Le classement de ces produits sensibles destinés aux nourrissons et aux enfants comme pour les produits de santé
  • Plus de contrôles et d'agents sur le territoire pour inspecter les usines agroalimentaires. Au lieu de ça, le nombre d'agents ne cesse de décroître depuis trois ans. Nous avons été en contact avec certains d'entre eux et ils sont désespérés de voir les affaires se succéder sans pouvoir agir. Ils reçoivent des informations et d'autres contradictoires, et surtout, ils ne peuvent contrôler que ce que l'entreprise veut bien leur donner !

Comment on lieu ces contaminations ?

On ne le sait pas exactement. La contamination à la salmonelle est par exemple très résistante. S'il n'y a pas de mesures vraiment efficaces, la bactérie peut résister pendant dix ans. Dans le cas de Lactalis, les procédures mises en place n'ont manifestement pas été suffisantes. Il aurait fallu tout mettre à la poubelle et tout recommencer. 

Quel est votre regard sur l'affaire Gallia ?

A priori les larves retrouvées dans les boîtes sont des larves d'insectes. Danone persiste à dire qu'il ne peut y avoir eu de contamination de la chaîne de production. En réalité, il ne s'agit pas d'une situation isolée, cela concerne plusieurs dizaines de parents. Ils n'ont pas tous eu des problèmes de scellage défectueux ! Cette nouvelle affaire est du même ressort que l'affaire Lactalis ou que la contamination à la salmonelle du lait Modilac en janvier 2019. Nous avons ouvert une boîte mail victimesgallia@gmail.com pour recueillir les témoignages de parents et souhaitons aussi faire réaliser nos propres analyses microbiologiques des lots concernés. 

Lait bébé contaminé : quel rôle jouent les supermarchés ?

Dans la mesure où ni Lactalis, ni Danone (qui possède le laboratoire Gallia, ndlr) ne prennent la décision de retirer immédiatement les lots incriminés du commerce, les grandes surfaces font bien souvent des promotions pour écouler les stocks. Par ailleurs, il y a chaque semaine de nombreux produits rappelés, mais les supermarchés ne font bien souvent aucun affichage en rayon. Si on veut connaître la liste des produits en question il faut demander à consulter un classeur à l'accueil. Ce que personne ne fait...

Il y a maintenant une vraie prise de conscience des consommateurs...

C'est vrai, mais à mon sens, il ne résulte pas seulement de ces affaires. Il s'agit d'une prise de conscience générale sur la nature des produits qu'on achète, notamment ceux qui sont destinés à nos enfants. Si l'affaire Lactalis n'a rien changé sur le plan réglementaire, les parents eux ont changé. Les grands groupes n'ont en revanche pas fait leur mue. C'est un comble pour certains de ces groupes qui se disent éthiques et se plaisent à communiquer sur leur engagement sociétal et environnemental.

Doit-on s'attendre à voir un changement des habitudes de consommation ?

Oui, et les couches pour bébés en sont un bon exemple. Les enfants en portent 4000 entre 0 et 3 ans, directement au contact de leur peau. Pendant longtemps il n'y a eu aucune transparence et aucune obligation pour les marques de donner la composition de leurs produits. On a alors vu l'explosion d'initiatives locales pour promouvoir les couches lavables dans les crèches ou les maternités. Les parents veulent des produits plus sains et ils veulent savoir ce qu'ils utilisent pour leurs enfants. 

Merci à Quentin Guillemain, auteur de L'omerta alimentaire, on empoisonne nos enfants (Éditions Kiwi).