Juliette Binoche : "Il y a eu un vrai racisme du féminin"

Dans "La Bonne Epouse" de Martin Provost, en salles le 11 mars, l'inégalable Juliette Binoche incarne Paulette Van Der Beck, la tenancière d'une école ménagère qui forme de jeunes femmes pour devenir des fées du logis. Nous avons rencontré la comédienne pour cette délicieuse parenthèse comique.

Juliette Binoche : "Il y a eu un vrai racisme du féminin"
© CCH/Cinzia Camela/WENN.com/SIPA

La comédie lui va si bien. D'ordinaire habituée à des rôles plus dramatiques, pour lesquels elle a reçu les récompenses les plus prestigieuses du monde -elle est la seule à avoir réalisé, avec Julianne Moore, le triplé des prix de la meilleure actrice à Cannes, Berlin et Venise-, Juliette Binoche s'en donne à coeur joie dans La Bonne Epouse, le nouveau film de Martin Provost, césarisé en 2008 pour Séraphine. Elle incarne Paulette Van Der Beck, directrice d'une école ménagère qui, après la mort de son mari (François Berléand), va graduellement épouser, avec ses élèves, une émancipation collective sous l'impulsion du surgissement de son premier amour (Edouard Baer). Le Journal des Femmes est allé à sa rencontre pour en évoquer les thématiques féministes. 

Une bonne épouse ? Un bon époux ? Croyez-vous à ces formulations ? Est-ce que ça existe ?
Juliette Binoche :
Non. Parce que ça met déjà une couleur sur les choses. C'est une erreur de route, une fausse idée. Quand on est vrai, on a des ombres et des lumières, on change, on se transforme, on comprend… On fait des erreurs, et on apprend d'elles. La perfection ne nait que dans le fait d'être vrai. Il faut avoir l'expérience de soi. Si on essaye de mettre un masque ou un maquillage, ça se voit.

Juliette Binoche dans "La Bonne Epouse". © Memento Films.

Avant d'accepter ce projet, aviez-vous déjà entendu parler des écoles ménagères ? 
Juliette Binoche :
Ma grand-mère vivait en Pologne. Elle s'y est mariée avec un jeune industriel français, né là-bas. Comme jeune épouse, elle a été envoyée, pendant quelques mois, dans une école de ce type, soit en Belgique, soit dans le Nord de la France. Elle a dû partir au début des années 30. 

"Je sais très bien faire le ménage et j'adore cuisiner"

Vous avez soif de liberté et ce, depuis votre plus tendre enfance. Auriez-vous supporté ce type de formation ?
Juliette Binoche :
Oui… J'aurais appris volontiers. Je sais très bien faire le ménage et j'adore cuisiner. Je suis une charnelle, je vis incarnée, à condition d'avoir toujours une porte de sortie vers l'ailleurs, vers l'invisible, vers l'art. Autrement, ça pète. Au milieu des années 70, j'étais dans un collège où certaines filles suivaient des cours de cuisine et de couture l'après-midi, car elles étaient moins douées pour les études. On leur offrait donc un autre bagage pour l'avenir. Ce que je trouve intéressant dans le scénario de La Bonne Epouse, c'est de faire comprendre aux petites filles et aux hommes d'où on vient, d'où vient la révolte. Dans l'Histoire des femmes, il y a eu un vrai racisme du féminin, qui se poursuit dans le monde.

Qu'est-ce qui vous a davantage séduit : la portée politique du film ou son côté "comédie récréative" ?
Juliette Binoche :
Les deux… J'aime quand le spectateur fait un chemin avec l'acteur et l'histoire. Avec cette héroïne, je suis allée à un opposé de moi-même, même si je peux avoir, comme elle, cette envie de faire plaisir et de plaire… A l'intérieur de moi, il y a également une rebelle. Vous savez, j'étais en pension très jeune. Il me fallait entrer dans ce monde. La nuit, je jouais à la poupée. La cour de récré était mon royaume. (Réflexion) Je me suis égarée, pardon… Ce qui m'a en tout cas appelé, c'est le côté politique du film, notamment par sa dimension humaine.  

"L'essence de la vie, c'est le don de soi"

Le film évoque la pression mise aux femmes et ce rôle qu'on leur assigne très tôt. Avez-vous déjà subi une pression similaire, une injonction dans le fait d'être une femme ?
Juliette Binoche :
Pas dans mon éducation en tout cas parce que ma mère était une féministe. Elle nous a élevées seule (sa soeur et elle, ndlr) ; je voyais mon père de temps en temps, à certaines périodes. L'injonction, c'était "Trouve du boulot ! Il faut que tu travailles avant d'avoir des enfants. Comme un homme ! Cherche d'abord à être indépendante !" Autrement, j'ai par exemple eu des relations avec des hommes pour qui c'était évident que je devais cuisiner alors que je savais juste faire revenir un bifteck et faire des pâtes ; ça m'énervait. (Réflexion) Je pense que nous sommes sur Terre pour servir quelque chose. On a vraiment cette conscience extrêmement profonde de ça, du fait de donner de tout son être. C'est pour cette raison que je joue. Et cette envie de donner fait que je me dépasse et que tout devient possible. L'essence de la vie, c'est le don de soi, de se mettre au service de quelque chose de plus grand que soi.

Qu'est-ce qu'on vous a donné de plus précieux ?
Juliette Binoche :
Il y a plein d'exemples (réflexion). Je sais que le regard enthousiasmé de ma mère a beaucoup compté. Sa joie de vivre faisait perdurer la mienne.

Vous aviez 4-5 ans en mai 68. Gardez-vous un souvenir de cette période ?
Juliette Binoche :
Oui, j'ai énormément de mémoire. Mes parents nous ont mis en pension, en dehors de Paris, parce qu'ils étaient engagés politiquement et avaient peur. Parce que ma mère avait aussi repris ses études… Plus que mai 68, ce sont les années 70 qui m'ont marqué, avec les manifestations féministes, communistes… Ma soeur et moi, nous les avons vécues.

"Il y a un manque de courage chez les artistes, les acteurs."

Quelle est votre définition du féminisme ?
Juliette Binoche :
Je l'ai apprise par ma mère. A l'époque, les femmes ne pouvaient pas avorter… Imaginez le cauchemar qu'ont vécu ces mères, grands-mères et ces anciennes générations… Il n'y a pas si longtemps, une femme qui avortait pouvait aller en prison. Du coup, ça se faisait en cachette, n'importe comment. On n'a pas assez parlé de cette souffrance. Le féminisme a été une bouée de secours pour un droit à une vie potable. Le féminisme, c'est la solution de la survie.

Juliette Binoche et Noémie Lvovsky dans "La Bonne Epouse". © Memento Films

Avez-vous été surprise par l'explosion de l'affaire Weinstein ?
Juliette Binoche :
Non, ça ne m'a pas surprise. Je l'ai bien connu, Harvey. C'est un producteur et distributeur hors pair, et qui a ce côté monstrueux. Je n'ai jamais eu affaire à ça parce que j'étais déjà armée intérieurement… Harvey a certainement du sentir qu'il y avait en moi une guerrière (rires). J'ai été une petite fille soumise au danger d'être malmenée. Enfant, j'ai vécu des choses, des attouchements, on m'a embrassée dans différentes situations… Une fois, quelqu'un m'a sauvé. 

Adèle Haenel a dit que la France avait raté le coche sur #MeToo. Etes-vous d'accord avec ce constat ?
Juliette Binoche :
Je pense que les langues se sont déliées. Ce n'est pas aussi systématique qu'aux USA, mais des choses bougent. Je trouve toutefois qu'il y a un manque de courage chez les artistes, les acteurs, qui doivent prendre la parole. Les actrices ont salué la démarche d'Adèle Haenel consistant à libérer la parole. Chez les hommes, il n'y en a eu qu'un : Gilles Lellouche. J'ai l'impression que ces derniers font des films entre eux, comme s'ils se serraient les coudes pour garder une certaine place. Je ressens ça et j'espère que je me trompe.

Martin Provost dit que vous êtes capable de prendre tous les risques. C'est vrai ? Avez-vous des limites ?
Juliette Binoche :
Oui et je les ai apprises avec le cinéma. Sur le tournage des Amants du Pont-Neuf, j'ai failli me noyer : j'étais au fond de la piscine avec les vêtements, les bottes, la perruque, le manteau. Tout ça pesait lourd. J'ai rejoint la surface sans aide. La bataille intérieure de cette remontée a fait que j'ai choisi la vie. C'était comme une naissance de conscience : celle de me dire qu'il n'y a pas plus important que la vie et qu'il faut la respecter.