"Tout le monde veut voir le bébé, et moi on s'en fout" : beaucoup de mères partagent ce sentiment et ça porte un nom

En devenant mamans, c'est une réalité que toutes acceptent : le bébé devient le centre de l'attention, tandis qu'elles passent "au second plan". Plusieurs mères nous racontent cette douloureuse mise à l'écart, que beaucoup ressentent sans oser la nommer. Anh-Chi Ton, sage-femme, l'observe au quotidien.

"Tout le monde veut voir le bébé, et moi on s'en fout" : beaucoup de mères partagent ce sentiment et ça porte un nom
© Journal des Femmes - Nano Banana

C'est un phénomène naturel, mais qui peut avoir des conséquences dont on parle encore trop peu : après une naissance, l'attention se déplace presque entièrement vers l'enfant. Les questions, les regards, les préoccupations se concentrent naturellement sur ce petit être. La mère, elle, passe à l'arrière-plan. On s'inquiète du sommeil du bébé, de son poids, de ses pleurs. On oublie plus facilement de demander comment va celle qui vient de donner la vie. Peu à peu, un glissement s'opère. La femme n'est plus perçue comme une personne à part entière, avec ses émotions, ses besoins, ses fragilités. Elle devient une fonction : celle qui nourrit, qui protège, qui organise. Un pilier à la fois essentiel, et paradoxalement secondaire.

On le remarque un peu partout, tant dans les situations humoristiques que dramatiques. Sur les réseaux sociaux, des centaines de vidéos le montrent : des amis, oncles et tantes ou encore grands-parents, qui bousculent les jeunes parents pour foncer directement voir le bébé. Sous-texte : "C'est à lui que je suis venu rendre visite, pas vous". Et ce phénomène se ressent d'autant plus pour les mères, car la société exige depuis toujours qu'elles soient entièrement dévouées et s'effacent au profit de leurs enfants. C'est là que se joue ce que certains appellent "l'invisibilité maternelle" : non pas une disparition brutale, mais un effacement presque silencieux de la femme, en faveur de son rôle de mère.

"Je suis encore plus fatiguée maintenant, mais personne ne s'en soucie !" © zinkevych

Bien sûr, chaque femme vivra l'expérience différemment, mais de nombreuses mères font part de cette mise à l'écart dans les premiers mois, voire les premières années de l'enfant. Anh-Chi Ton, sage-femme libérale à Paris, le remarque régulièrement avec ses patientes : "Je l'ai entendu assez de fois pour me dire que ce ne sont pas des cas isolés, il y a une réalité. Elles ne le verbalisent pas toutes, mais beaucoup me disent qu'elles se sentent délaissées. En gros, 'Tout le monde veut voir le bébé, et moi, on s'en fout'. C'est autant l'entourage que parfois même le conjoint", nous explique-t-elle. Souvent, les grands-parents sont les premiers à participer (involontairement, bien sûr) à cette invisibilité. C'est ce que ressent Jessica, maman d'une petite fille : "Je trouve ça normal de m'effacer pour mon enfant, parce que c'est mon choix. Mais je remarque surtout que je passe au second plan avec ma propre mère. Elle ne venait jamais passer un week-end chez moi, ce qu'elle fait régulièrement depuis qu'elle est grand-mère. Je pense qu'elle aime plus ma fille que moi maintenant !", nous confie-t-elle sur un ton doux-amer.

Et Jessica n'est pas la seule. Sur le forum Reddit, une jeune femme raconte que sa maternité l'a "rendue vraiment invisible" aux yeux de sa famille. Sa mère, notamment, n'a d'yeux que pour ses adorables jumeaux... au point qu'elle se sente totalement oubliée. "Je me sens égoïste de ressentir cela, mais j'aimerais être reconnue en tant que personne et pas seulement comme un accessoire pour mes bébés." Ce sentiment de culpabilité, Anh-Chi Ton ne l'a que trop remarqué chez ses patientes. C'est pour cette raison qu'elle a décidé d'aborder le sujet en amont dans ses cours de préparation à l'accouchement : "J'en parle parce que si elles le ressentent, elles se diront qu'elles ne sont pas seules. Ça dédramatise, car ce qui revient le plus, c'est cette culpabilité. Toutes m'ont dit : 'Je suis horrible de dire ça, c'est normal que les gens adorent le bébé'. C'est important d'en parler car c'est un sujet encore tabou. Et le sentiment d'isolement, de penser qu'on est la seule dans cette situation, c'est pour moi le facteur numéro un de la dépression post-partum." En France, selon les chiffres de l'Assurance Maladie, 10 à 20 % des mères sont touchées par la dépression post-partum. Et si elle n'en est pas forcément la cause, l'invisibilité maternelle peut en être une circonstance aggravante. 

Autre symptôme de cet effacement : la "nostalgie de la grossesse". Pour Charlotte, mère d'un petit garçon de 3 ans, c'est ce qui a été "le plus flagrant". C'est-à-dire le contraste entre la grossesse, où la future maman est le centre de l'attention, et l'après-accouchement, où le bébé prend soudainement toute la place : "Quand j'étais enceinte, tout le monde était aux petits soins pour moi. On me demandait si je dormais bien, si j'avais besoin de quoi que ce soit... Pourtant, je suis encore plus fatiguée maintenant, mais personne ne s'en soucie !" Charlotte nous raconte avoir vécu un accouchement "assez traumatique", qui ne s'est pas passé comme on le lui avait expliqué lors des cours de préparation : "Ç'a été dur pour moi et j'avais l'impression de ne pas avoir le droit de me plaindre, puisque le bébé allait bien et que c'était le plus important." Cette minimisation du ressenti de la jeune mère, Anh-Chi Ton l'a aussi beaucoup entendu.

Pour éviter de participer à cette invisibilité maternelle, la sage-femme recommande donc à l'entourage d'oublier "les phrases bateau de type 'Le bébé va bien donc tout va bien' ou 'Ça va, il y a pire' car ça ne soulage jamais". La seule solution : mettre enfin des mots sur cette sensation largement partagée mais encore indicible, pour que les jeunes mamans se sentent enfin entendues.