Les rapports parfois difficiles entre parents et enfants
On est parfois surpris du mode de relations qui s'établit entre un des parents et un enfant qui ne présente a priori aucune caractéristique particulière, mais ces parents ont été des enfants, ont eu des frères et des sœurs, et les relations entre eux n'étaient pas toujours idylliques.
Il est banal de citer la jalousie d'un enfant, unique jusque-là, vis-à-vis d'un mignon bébé qui suscite la joie et l'admiration des adultes, mais depuis longtemps les parents s'appliquent à désamorcer cette rancœur bien avant l'arrivée du perturbateur. L'enfant désormais promu au rang d'aîné a bien compris que son image en pâtirait gravement s'il laissait entrevoir quelques-uns des sentiments, qu'il sait répréhensibles, qui l'envahissent. Il ne veut pas donner l'image d'un enfant égoïste, méchant et sans cœur, alors il fait bonne figure et il refoule sa colère douloureuse.
La situation s'aggrave encore quand ce cadet devient un bel enfant paré de toutes les qualités, la rancœur, toujours soigneusement refoulée, de l'aîné devient un cruel tourment qui ne le laisse pas en paix. Naturellement, il y a plusieurs cas de figures de nature à susciter une jalousie qui paraît bien légitime aux yeux de celui qui s'estime frustré par un sort particulièrement malveillant et acharné contre lui : il est moins beau, moins brillant, moins charmant, ce n'est jamais lui qu'on regarde, les étrangers à la famille s'adressent à peine à lui, quelle que soit sa place dans la fratrie.
Cette colère, depuis si longtemps accumulée, trouve enfin un exutoire quand, devenu adulte, cet enfant lésé par un destin pervers retrouve dans ses propres enfants l'image de ses frères et sœurs qui l'avaient éclipsé, mais, cette fois, le pouvoir lui appartient, sa colère, restée cachée, peut enfin s'exprimer. Une mère qui a passé son enfance et surtout son adolescence dans l'ombre d'une sœur éblouissante, verra dans sa jolie petite fille l'image de cette sœur tant jalousée : elle ne laissera rien passer, elle accumulera les critiques, elle se laissera aller à quelques rares compliments du bout des lèvres et toujours devant témoins. Cette jolie petite fille est la réincarnation de la beauté qui l'avait éclipsée, le tourment de sa mère n'aura donc jamais de fin.
La jolie petite fille ressent le malaise de sa mère, elle ne le comprend pas et se sent incapable de l'apaiser, d'ailleurs elle souffre trop pour chercher à dénouer cette agressivité latente qui l'empêche d'être elle-même et de s'épanouir : elle accepte sa mère comme elle est, mais son cœur se serre quand elle la voit câliner son frère et lui passer tous ses caprices. Parfois, ses sœurs ne sont pas mieux loties, elles aussi reçoivent d'impitoyables critiques qu'elles ne cherchent même plus à justifier, sinon par le caractère difficile de leur mère, mais il ne leur viendrait jamais à l'idée, dans leur cerveau enfantin, qu'une mère puisse être aussi profondément jalouse de ses enfants.
D'ailleurs, cette mère, qui est aussi attentive au bien-être de ses enfants, s'insurgerait vigoureusement si on laissait entendre qu'elle puisse, aussi, ressentir quelque jalousie vis-à-vis de ses filles, ou bien d'une seule. Divers cas de figure sont possibles, entraînant des réactions souvent feutrées, plus rarement ouvertement critiques : il arrive aussi qu'une mère dont l'enfance a été tourmentée, s'identifie à la fille qui occupe son rang dans sa fratrie, elle peut alors chouchouter l'aînée et la protéger à l'excès, parce qu'elle garde encore le souvenir amer de tous les renoncements forcés qu'elle devait accepter sous le prétexte imbécile qu'elle était la plus grande, donc la plus raisonnable. On lui tenait ce discours moralisateur à un âge que les cadets avaient déjà largement dépassé.
Où est la cohérence dont on lui rebattait les oreilles quand elle essayait de se révolter ? Désormais, adulte et maîtresse de sa vie, elle pouvait rétablir un ordre bien plus satisfaisant et ce sont les cadets qui en paient le prix. Il arrive même que ce soit des oncles et des tantes qui règlent leurs comptes par neveux interposés: ils privilégient, avec un manque surprenant d'équité, celui qui occupe leur place dans la fratrie.
C'est un film invisible qui passe de génération en génération avec des modifications sociologiques : un enfant unique ne peut pas être porteur de toutes les configurations, mais il peut tout de même représenter le tourment ancien de sa mère par son aspect physique, son caractère et, parfois, par l'amour que lui porte celui qui avait été, dans son enfance et bien malgré lui, la cause de tant de souffrances et de frustrations : une tante maternelle, surtout si elle n'a pas d'enfants, peut retrouver dans un neveu ou une nièce l'enfant qu'elle a été et qu'elle comprendra alors mieux que sa propre mère. Dans cet embrouillamini de sentiments refoulés, parfois intenses, l'enfant qui est en bout de ligne reçoit tous ces échos anciens, brouillés par le vécu de tous les protagonistes, il se sent perdu, entouré de failles qui rendent son parcours incertain, sans acquérir la moindre ébauche de maîtrise d'un réseau complexe de sentiments jamais directement évoqués.
Personne ne formulera l'histoire réelle : c'est l'enfant intérieur, meurtri, encore souffrant, qui continue à dicter des comportements néfastes sans songer aux blessures qu'il occasionne, l'histoire se perpétue, ce n'est plus exactement la même configuration ni, surtout, les mêmes protagonistes, les rôles ont été modifiés, mais l'intense impression de douloureuse frustration persiste et peut enfin s'exprimer face à un être sans défense sur lequel on a tout pouvoir. Il y aura, bien entendu, des justifications, des protestations, mais l'empreinte est trop profonde pour s'en dégager et cette mère qui peut enfin prendre une revanche ne voit aucune raison de rechercher en elle-même les raisons de cette colère tellement refoulée.
Tout dépend alors de la force intérieure de l'enfant, incapable de comprendre les raisons de ce courroux permanent, il peut puiser en lui et dans les personnes bienveillantes de son entourage la capacité de se construire, malgré tout, sans attendre de reconnaissance pour ses efforts, ses qualités, ses réussites, mais son désir de vivre, d'aller de l'avant, de concrétiser ses rêves l'emporte, il relègue au plus loin l'amertume et le sentiment d'abandon éprouvés depuis longtemps, il ne veut pas se laisser entraver par des histoires qui ne le concernent pas, mais, parfois, il a besoin d'être aidé dans ce combat, surtout pour mieux comprendre tous les éléments qui ont contribué à le placer dans cet inconfort. Le don intellectuel constitue une arme efficace pour tracer sa route, malgré tout.
Il va de soi que certains pères ont, eux aussi, connu des souffrances refoulées et des injustices qui ont laissé des traces profondes dont leurs enfants paient le prix. Restera tout de même une marque de l'amour, quasi instinctif, des parents pour leur enfant, il lui a permis de trouver la force nécessaire et de ne pas se décourager trop vite devant les aléas de l'existence. Il a surtout appris qu'il est préférable de compter sur soi-même pour tracer son chemin.
CONSEILS : l'entourage peut parfois se montrer vigilant et tenter de mettre le parent défaillant sur la voie qui lui permettra de se comprendre, cela suppose une remise en question de toute la structure familiale qu'il faut avoir le courage et la force d'entreprendre. L'essentiel est que l'enfant victime de ce passé ait la bonne grille de lecture pour se dégager de toutes les fausses interprétations qui ont pesé sur son développement.