Quand la véhémence passionnée des enfants doués va trop loin
On sait que pour certains enfants doués un désir exprimé leur apparaît rapidement comme absolument vital. Ils n'ont pas intégré la notion de frustration, ils se pensent encore dans la position du nouveau-né pour qui toute satisfaction d'un besoin est essentielle : il en irait de sa vie.
Certains enfants doués ont conservé cette propension à considérer tout désir comme aussi primordial que le besoin de nourriture, ils n'ont pas intégré la différence et ils sont beaucoup trop passionnés pour saisir qu'il existe une échelle des besoins.
Ces enfants ont parfois, dans leur jeune âge, traversé une phase de toute puissance qui a été mise à mal quand ils ont commencé à devoir affronter des exigences sans pouvoir y répondre parce qu'ils étaient encore trop maladroits ou trop ignorants et surtout parce qu'ils méconnaissaient totalement la notion d'apprentissage. Ils avaient connu des débuts qui les comblaient : leurs parents appréciaient leur dextérité à manier le langage, vite devenu très élaboré et subtil et le léger effort qu'ils devaient fournir leur paraissait négligeable, surtout quand ils constataient qu'ils pouvaient de mieux en mieux converser avec les adultes et être alors considérés comme des interlocuteurs à part entière.
Conquérir l'espace en s'y mouvant avec adresse, sans tomber stupidement et sans raison ajoutait à leur plaisir. Pour agrémenter encore leur prise de possession de leur environnement, ils trouvaient plaisir à se concentrer pour réussir des puzzles dont ils entendaient dire qu'ils étaient destinés à des enfants bien plus âgés.

Dès lors, ils pouvaient avoir l'impression de posséder un certain pouvoir sur leur environnement et cette idée leur plaisait tant qu'ils ne voyaient pas pour quelles raisons ils le remettraient en question. Il y avait bien eu quelques incidents, des maladresses, des oublis, mais ils étaient négligeables et leurs parents eux-mêmes s'empressaient d'en minimiser la portée, dérisoire comparée à leurs réussites souvent admirables.
Quand un jeune enfant prend conscience de façon lucide qu'il a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de devenir pleinement efficace, il fait preuve d'une maturité d'esprit, renforcée par une sagesse d'une profondeur presque philosophique. Il peut alors continuer à progresser avec sérénité, sans craindre les chutes, au sens propre ou figuré, ou bien les moments d'incertitude, parce qu'il sait qu'ils sont propres à la nature humaine.
Cette même sagesse les incite à faire confiance à leurs parents ; ils savent qu'ils sont profondément aimés et que jamais ces parents, attentifs et protecteurs, ne prendraient une décision néfaste pour leur enfant, même si leurs raisons n'apparaissent pas très clairement. Et surtout, ils intègrent la notion primordiale de loi. Pour d'autres, il est difficile de renoncer au sentiment de toute-puissance que leur dextérité a entretenue.
Des parents déstabilisés
La complexité propre aux enfants doués les rend parfois difficiles à comprendre, les parents n'osent pas puiser dans leurs propres souvenirs, les temps ont changé, le mode de vie n'est plus le même, ils sembleront si décalés qu'ils nuiront à leur crédibilité. C'est l'incertitude propre aux personnes douées qui le freinent : se sentent-ils légitimes ?
Ils sont d'autant plus incertains que cet enfant apparemment capricieux ne peut être considéré comme manquant de maturité : sa demande doit peut-être être prise au sérieux, même si elle semble inconsidérée : on ne peut le taxer d'immaturité, certaines de ses remarques sont empreintes d'une surprenante sagesse et d'une finesse renversante. Ces hésitations entraînent une faille où peuvent s'engouffrer certains enfants : ceux-là ont senti leurs parents moins assurés, ils pensent alors presque instinctivement qu'ils peuvent exploiter la faiblesse qu'ils perçoivent et, avec la démesure qui leur est propre, surtout quand ils désirent quelque chose devenu essentiel à leurs yeux, ils recourent à un procédé qu'ils estiment imparable : si on leur refuse de satisfaire un besoin complètement légitime, il ne leur reste qu'à disparaître, ils ne vont pas prolonger un séjour dans des conditions si misérables chez des personnes qui ne les comprennent pas.
Ils envoient un message très clair, dénoué de toute équivoque, et ils peuvent sur le champ constater son efficacité : leurs parents sont tout d'abord perplexes, puis ébranlés, ils changent de couleur, ils hésitent, mais, en leur for intérieur, transparent pour des enfants qui le connaissent bien, ils ont déjà pris leur décision, ils vont céder "pour cette fois" en assortissant leur défaite de demandes en retour, qui seront vite oubliées.
Le début du rapport de force
Risque alors de s'installer un subtil rapport de force, totalement déséquilibré puisque l'enfant, pris dans sa volonté de puissance, n'observe aucune réserve, il n'a rien à perdre en laissant planer une menace qu'on ne peut pas négliger, il en est parfaitement conscient, mais qui veut la fin ne recule devant aucun moyen, du moment qu'il s'agit de répondre à un besoin essentiel, il a trouvé une arme imparable, elle compense son manque d'expérience de la vie, c'est d'ailleurs pour cette raison qu'il peut envisager si légèrement de la quitter, il ne sait pas très bien de quoi elle est faite, il entend des adultes se plaindre et, en attendant, il a trouvé le moyen magique de voir ses désirs satisfaits, il est en train de se créer un monde enchanté. Il doit évidemment fournir un léger effort, forcer un peu sa nature et ignorer sa sensibilité pour brandir sa menace sans trembler et sans être ensuite tourmenté par un remord tardif, mais l'enjeu est trop important, il en va de sa survie, il est tout entier pris dans ce jeu avec l'aspect excessif qui le caractérise, il ne peut plus revenir en arrière. La notion de loi s'est effacée de son esprit, il l'ignore, pour lui, elle a perdu toute signification.
Il peut même finir par s'enfermer dans ce rôle de "terroriste" qui le dépasse parfois, mais comment se déjuger ? Il est piégé par sa véhémence passionnée et il connaît aussi le plaisir, vite évanoui, de l'avoir emporté dans le différend qui l'opposait à ses parents, images de l'autorité, grâce à une technique sûre.
Malgré tout, il voit bien que ses parents commencent à relativiser ce scénario, il pense furtivement qu'il pourrait amorcer un semblant de passage à l'acte pour conserver sa crédibilité, sans très bien savoir comment concrétiser, sans trop de risque, cette menace, finalement encore théorique dans son esprit. S'instaure un faux équilibre, précaire, toujours prêt à d'effondrer, mais "on ne sait
jamais" la menace plane, il est impossible de l'ignorer, sa mise à exécution créerait un choc dont il est impossible de se remettre, alors, autant céder à un caprice, en assortissant cette défaite d'un rappel, tout théorique, de la loi. L'adolescent tout puissant excelle dans ce rapport de force biaisé.
Conseils : tenter d'empêcher rapidement un rapport de force aussi délétère de s'installer en inculquant dès le début la notion impérative de loi et la primauté des décisions parentales. La négociation comporte un aspect pervers en ouvrant la porte aux excès.