Les adolescents doués et leur refus de voir un psychologue

Nombre d'adolescents, reconnus comme doués ou bien manifestement doués sans qu'ils aient passé un test, voient soudainement leurs notes baisser alors qu'ils n'ont en rien modifié leur attitude face au travail scolaire ni leur comportement en classe.

Les adolescents doués et leur refus de voir un psychologue
©  nikkimeel

Il ne faut pas en chercher la cause dans ce passage à l'adolescence, mais plutôt dans le passage dans une classe où les exigences deviennent plus importantes. Il y a quelques décennies c'était en 4ème que s'amorçait cette chute, désormais c'est plutôt en Seconde, voire en 1ère : sans que sa bonne volonté soit suspectée, l'élève, qui avait toujours compté sur sa facilité, a l'impression que cette merveilleuse aisance l'abandonne sans qu'il sache comment la retrouver. Sa mémoire défaille, il est incapable de la moindre démonstration en mathématique, il ne sait pas expliquer la démarche qui l'a conduit au résultat exact, ses devoirs de français sont lamentables alors qu'il brillait, autrefois, en rédaction. Il est à l'opposé de ce qu'il était, son image s'est fracassée sans qu'il ait pu empêcher ce désastre.

L'entourage s'émeut, il se sent d'autant plus isolé qu'il est passé au lycée, loin des professeurs qui l'avaient connu plus efficace et qui pourraient en témoigner : c'est une catastrophe absolue. Les parents, tout d'abord atterrés, adoptent le réflexe attendu dans ces cas-là : consulter un psychologue qui saura identifier les raisons de cet effondrement et ils sont extrêmement ennuyés quand l'adolescent en perdition refuse énergiquement cette consultation. Il ne donne pas de raison, mais il prévient qu'il ne dira rien et qu'il s'appliquera à ne pas écouter ce qu'on lui dira, il offrira l'image d'un bloc opaque sans la moindre faille, cette consultation sera du gaspillage et n'apportera rien, on peut lui faire confiance pour saboter une entrevue qu'il refuse, il veut simplement qu'on le laisse tranquille.

© iakovenko

Le refus de l'aide : la peur de voir son mythe s'effondrer

L'adolescent doué a déjà suffisamment l'expérience des personnes censées comprendre les enfants, mais qui à l'évidence ne comprenaient rien à son fonctionnement, pourtant si cohérent, et se lançaient dans des interprétations qui parlaient de tout sauf de lui. Alors qu'il traverse une phase où il ne se comprend plus lui-même, il n'a pas envie d'entendre à nouveau des commentaires sur sa situation assortis de conseils qui le hérissent à l'avance, si on lui dit "fais un effort" ce sera la pire des injonctions. Pour lui, faire un effort c'est affronter une difficulté particulièrement ardue, en triompher glorieusement, puis en être félicité tandis qu'il reste modeste, mais en accord complet avec l'image qu'il a de lui, et tout est normal, tandis que la notion d'effort reste vague quand il s'agit du quotidien : des leçons qu'il ne retient plus en dépit de son désir, alors qu'une seule lecture suffisait jusque-là, de mots qui se dérobent et des phrases qui restent pauvres et plates, alors que son style éblouissant lui valait l'admiration de tous, mais il s'agissait de fiction et non de commentaires : les siens sont d'une platitude affligeante, le futur écrivain a disparu dans de sombres nuées et, pour tout arranger, il n'aime pas le professeur d'anglais et pourtant, manier une langue étrangère l'enchantait autrefois, dans une vie antérieure sans doute.

Le psychologue, avec sa façon diabolique de voir au-delà de l'image qu'on veut donner, confirmera ses craintes : ses dons ont disparu avec l'adolescence, on a déjà constaté des cas semblables et il n'y a aucun remède possible, il ne reste qu'à se résigner…. Il était tout naturellement étincelant, il brillait sans effort, et le voilà terne et pauvre, ses rêves d'avenir détruits à jamais. Entendre ces paroles sera trop dur, il ne veut pas voir celui qui énoncera cette sentence, il préfère mourir.

Il sait, par expérience, que les enfants doués déroutent ceux qui veulent les comprendre, il a entendu tant de billevesées, de fausses interprétations qui le laissaient penser qu'on parlait de quelqu'un d'autre, mais parfois cette incompréhension était blessante tant elle était maladroite ; cette fois, il se sent beaucoup trop fragile pour entendre ces bêtises parce qu'elles vont toucher un point sensible et ce sera bien plus difficile de les réfuter en son for intérieur : et si, pour une fois, elles disaient la vérité ? Insupportable à entendre et à admettre.

Le véritable enjeu : l'acquisition d'une méthode de travail

Face au psychologue il va se renfermer avec la plus grande efficacité possible, il n'entendra rien, il va essayer de recréer une musique qui lui plaît et qu'il jouera dans sa tête pour être sûr de ne rien saisir du verdict assassin. S'il consent à entendre, il saura qu'il s'agit uniquement d'une question de méthodes, inutiles pour lui jusque-là, il saura qu'il existe des techniques pour apprendre un cours par cœur et le retenir même après le jour du contrôle, en math, la marche à suivre repose sur un strict raisonnement, parfaitement à sa portée une fois le pli adopté, en dissertation, des techniques existent, elles ont fait leurs preuves. Des spécialistes, connaissant le mode de fonctionnement très particulier des élèves doués sauront comprendre sa façon d'aborder un travail et lui apprendront les méthodes les plus efficaces pour retrouver son éclat perdu. Livré à ses seules forces, il lui faudrait un moral d'acier, une détermination absolue et un courage féroce pour tâtonner longtemps avant de trouver la méthode qui lui convient. C'est possible, mais l'adolescent aura traversé une période de souffrance intense, elle lui laissera un souvenir mêlé de douleurs et de joies quand il aura constaté qu'il l'a emporté sur ses faiblesses, mais tous n'y parviennent pas.

Dans ce cas précis et, hélas fréquent, on comprend bien le refus de voir un psychologue : l'angoisse est au paroxysme, le ton doucereux et apaisant d'un psychologue risque d'accroître cette angoisse si la situation et ses remèdes possibles ne sont pas clairement exposés. D'autres situations, tout aussi dramatiques, peuvent expliquer un refus, mais ceci est une autre histoire.

Conseils : ne pas compter sur l'aisance intellectuelle d'un adolescent pour espérer qu'il la retrouvera, en pensant qu'il s'agit seulement d'un mauvais passage. L'atteinte est plus profonde, souvent liée au don lui-même, elle nécessite impérativement une aide. Une scolarité plus exigeante évite plus souvent ces chutes brutales : elles ont permis à l'élève d'apprendre à travailler.