Mireille Dumas : "Ce n'est pas féministe de vouloir des femmes éboueures !"

On ne les voit vraiment que lorsque leur collecte crée un embouteillage et que l'on s'agace. Qui sont ces hommes et ces femmes, engagés dans un combat sans fin contre les ordures et auxquels nous menons la vie dure ? Mireille Dumas a suivi Aldo, Vincent, Jérôme et Aïcha, éboueurs de la Ville de Paris et combattants de l'insalubrité... Nous avons rencontrée la journaliste et productrice. Elle nous parle avec passion, recul et intelligence de son documentaire "Des Ordures et Des Hommes".

Mireille Dumas : "Ce n'est pas féministe de vouloir des femmes éboueures !"
© Mireille Dumas par BERNARD BARBEREAU

Quel a été le déclencheur, la genèse du documentaire Des Ordures et Des Hommes ?
Il y a eu plusieurs points de départ. L'idée était de mettre en lumière les femmes et les hommes qui se sentent invisibles au regard des autres, casser les clichés et les a priori sur un métier mal connu, parfois méprisé. Ensuite, je voulais brosser un portrait de la ville de Paris, montrer ses entrailles et sa part sombre… Il s'agissait aussi de prendre le pouls de la société. Les éboueurs sont témoins de ce qu'il se passe dans la France entière.
Enfin, je souhaitais sonder nos propres comportements. On jette un peu tout, n'importe où, n'importe comment. On est très en retard sur le tri sélectif. J'ai voulu faire ce film comme un miroir de notre incivilité et de nos modes de consommation. Par exemple, le gaspillage alimentaire: il y a 10 millions de tonnes de nourriture qui sont balancées chaque année, c'est colossal ! Pardon, je suis intarissable...

Vous qui avez fait parler les stars avec succès, vous mettez ici en avant des gens que l'on ne voit pas, ou pire, que l'on évite de voir. Qu'est-ce qui vous a marquée lors de ces entretiens ?
Ce qui m'a frappée, c'est la spontanéité, la lucidité, l'intelligence des propos, la justesse des mots. Avec des termes simples, les éboueurs rencontrés décrivent des choses complexes. Ils parlent avec dignité et fierté de leur métier. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de plainte. Mal-aimés, méprisés, ils ne sont pas revanchards. Ils encaissent avec résignation, parfois un peu de colère, mais jamais d'agressivité. Ces éboueurs sont aussi d'une formidable humanité face à la détresse humaine. Ils laissent les gens dans le besoin aller récupérer des choses sur le marché... 

"On doit être fier de nos éboueurs qui font un métier essentiel !"

Il y a en effet une forte dimension sociale dans les tâches dévolues à la Fonctionnelle…
La Fonctionnelle a été créée en 1982 par Jacques Chirac. Elle réunit 500 personnes qui interviennent jour et nuit, 24h/24. Les éboueurs font l'entretien des campements sauvages. Ils interviennent pour déblayer des camps de migrants évacués par la police, se retrouvent dans les squats publics ou dans des souterrains avec des SDF, des toxicomanes… Ils doivent entretenir pour éviter que les maladies ne se propagent,. 

Et il y a chez chacun, un sentiment de se sentir utile par le travail accompli, et en même temps, une gêne d'exercer ce métier déconsidéré. Les plus jeunes parlent de l'incidence sur leur vie sentimentale…
Un éboueur qui était pâtissier raconte que c'est plus facile de séduire avec des gâteaux que des poubelles. Ce métier est perçu comme honteux et sale alors que ceux qui l'exercent maintiennent nos villes propres. Sans eux, les rats s'en mêlent... On doit être fier de nos éboueurs qui font un métier difficile, important, essentiel même !

Vous les accompagnez au quotidien dans la saleté, les excréments… Pourtant, en tant que spectateur, on ne ressent pas de dégoût, pas d'odeur. Ce documentaire est un bel objet de cinéma.
C'est déjà compliqué de nettoyer ses propres déchets, alors les déchets des autres ! On voulait montrer la rudesse de leur quotidien, le camion, les insultes, la pénibilité physique, tout ce qu'ils se prenaient dans la figure… mais mettre ces héros en lumière. En découvrant ce film, ils sont devenus spectateurs d'eux-mêmes et m'ont dit: "J'aimerais tellement que mon père me voit, qu'il m'entende dire ça…". Cela m'a émue aux larmes. Quand on va très loin dans l'intime, dans le vécu, dans le personnel, on touche l'universel.

"C'est éboueur plutôt que chômeur"

De par leur milieu d'origine, leur éducation, leur niveau de diplôme, ces éboueurs ne sont pas les mêmes qu'il y a 50 ans. La profession a changé, son exercice a changé… pourtant il y a toujours aussi peu de femmes.
Avant, les éboueurs étaient des immigrés. Aujourd'hui, ils sont souvent nés en France, ont grandi en France. A cause de la crise économique, beaucoup ont choisi la fonction publique pour la sécurité de l'emploi : stabilité et salaire garantis. C'est éboueur plutôt que chômeur. Des Bac +2 deviennent éboueurs… Il s'agit aussi de reconversions : certains étaient pâtissiers, militaires, caissiers, agriculteurs… Xavier est un ancien moniteur d'auto-école, Aïcha a été manager dans la restauration rapide… Depuis une quinzaine d'années, la profession s'est néanmoins féminisée. Elles sont 5 femmes sur 500 hommes à la Fonctionnelle et 5 à 6% de femmes parmi les éboueurs en général.

Les femmes, cantonnées aux tâches domestiques, aux corvées au sein du foyer, restent minoritaires chez les agents de propreté de l'espace public…
C'est paradoxal. L'homme qui tient un balai peut se sentir dévalorisé dans le regard des gens, atteint dans sa virilité. Une femme en train de nettoyer dehors, on va s'apitoyer sur son sort...ou trouver ça normal ! Cela renvoie au rôle qu'on a assigné aux femmes : elles sont là pour faire le ménage… Par ailleurs, c'est une vraie contrainte dans la pratique, une activité très éprouvante : il faut porter les aspirateurs, les souffleuses sur le dos, travailler des heures dans la chaleur ou dans le froid, le jour et la nuit... Une brigade intervient sur les périphériques or il n'y a rien, pas de toilettes pour les femmes, aucune commodité… Ce n'est peut-être pas si féministe de vouloir des femmes éboueures !

Regardez le documentaire Des Ordures et des Hommes, des images de Damien Vercaemer, un film réalisé et produit par Mireille Dumas, dans la case Infrarouge, sur France 2 le 11 février 2020 à 23h10.

Disponible 1 mois en replay sur : https://www.france.tv/france-2/replay-videos/

Sur LCP le 12 mars 2020