Emmanuelle Devos (LES PARFUMS) : "Je suis la femme invisible"

Dans "Les Parfums" de Grégory Magne, Emmanuelle Devos incarne avec flegme et sensibilité une ex gloire de la parfumerie arrogante et solitaire. Une expérience probante, marquant par ses belles senteurs un heureux retour vers les salles obscures. Rencontre avec une actrice qui sait tout jouer.

Emmanuelle Devos (LES PARFUMS) : "Je suis la femme invisible"
© HAEDRICH JEAN-MARC/LAURENT VU/SIPA

C'est l'une de nos plus grandes actrices. Césarisée à deux reprises, pour ses prestations dans Sur mes Lèvres (2001) et A l'origine (2009), Emmanuelle Devos dispose d'un flegme unique, qui la fait osciller entre la mélancolie et le drolatique en un changement de moue. Sa filmographie, qui fait la part belle aux personnages d'hypersensibles, s'étoffe d'un nouveau projet singulier : Les Parfums de Grégory Magne. Face à Grégory Montel, impec en chauffeur, elle incarne une parfumeuse égoïste et arrogante, à bout de souffle et d'inspiration. Un rôle qui lui a permis d'entrer dans un métier et un univers enivrants, artistiquement et sensoriellement. Entretien.   

Les Parfums est entré dans l'Histoire, d'une certaine manière, avec son avant-première post-confinement qui a eu lieu le 22 juin à 00h01 au cinéma Les 5 Caumartin. Il fait partie des nouveautés de ce que certains appellent "le monde d'après". Comment vivez-vous ce moment ?
Emmanuelle Devos :
Avec beaucoup d'émotion ! J'ai compris à quel point les salles de cinéma m'avaient manqué. Quand je me suis retrouvée à l'intérieur, j'ai réalisé que ce lieu est définitivement irremplaçable. Même si certains sont équipés de bons écrans ou de home cinema chez eux, l'expérience n'est pas la même. La salle reste un endroit magique. Les pubs, les bandes annonces, ce moment où les lumières s'éteignent… C'est toujours si agréable.   

Dans quel état d'esprit êtes-vous face à l'époque que l'on vit ?
Emmanuelle Devos :
Je suis toujours optimiste. Quand tout ça a commencé, je me disais : "On va être confinés deux semaines et ça ira très bien." Je vois toujours le verre à moitié plein. Je ne m'inquiète jamais. Et là, je me dis que les gens sont heureux de retrouver le cinéma en direct. Notre film sort, en plus, sur une combinaison de salles impressionnante et improbable : 520 copies !

Emmanuelle Devos dans "Les Parfums". © Pyramide Distribution

Vous incarnez dans Les Parfums une parfumeuse. Le métier de nez, c'est quelque chose que vous connaissiez ?
Emmanuelle Devos :
Non, je m'y étais un peu intéressée quand j'avais 16-17 ans. C'est un métier qui m'aurait certainement plu. J'ai appris les gestes en observant le travail de Christine Nagel (directrice de la création et du patrimoine olfactif d'Hermès Parfums, ndlr). Je me suis calquée sur elle. Après m'avoir demandé ce que j'aime, elle a composé un parfum à mon goût, à base de poivre de Sichuan et de bergamote, qui sont deux odeurs que j'adore.

Apparemment, votre odorat est très développé. C'est vrai ?
Emmanuelle Devos :
Très développé, non (rires). C'est un sens qui est en tout cas important pour moi. Après le film, j'ai essayé de plus faire attention aux odeurs alentour, de les décrypter… Ça m'a amusée d'en disséquer certaines.

Le film évite le piège de la bluette en racontant quelque chose d'autrement plus profond, qui va au-delà de l'amitié entre deux solitudes qui se rencontrent. Celle de votre personnage et celle de son chauffeur. Ça vous a touché ça ?
Emmanuelle Devos :
Oui, bien sûr. Ce qui est important à mes yeux, c'est l'écriture du scénario. J'ai tout de suite aimé les dialogues de Grégory Magne, qui évite de grossir le trait sur les antagonismes. J'avais apprécié L'air de rien, son premier long-métrage. Il y a quelque chose de ténu dans son approche. Ici, on élude le sempiternel récit d'amour –et même d'amitié– et ça m'a plu. On y évoque plutôt l'entraide, avec cette idée de trouver la personne qui pose le bon regard sur nous. C'est un beau sujet, surtout en ce moment. Grégory a vraiment livré un film qui fait du bien, un vrai feel good movie empruntant le motif de la route, avec deux personnages souvent enfermés dans une voiture. C'est un lieu où on ne se regarde jamais, ou très peu, et qui permet donc de délier la parole.             

Anne, votre personnage, a perdu de sa superbe dans son champ de compétence. Elle a été et elle n'est plus…
Emmanuelle Devos :
C'est passionnant de jouer quelqu'un qui a été et qui n'est plus. Cette chute donne une grande fragilité, ça fait d'elle un personnage battu d'avance, qui n'a pas tous ses moyens. En plus, c'est clairement une peur inhérente à la vie artistique. Pour autant, j'en n'ai pas fait un décalque personnel.

Dans le dossier de presse du film, vous dites : "J'ai déjà joué des rôles de ce type. Ce sont, d'ailleurs, souvent ceux qu'on me propose. Peut-être parce que je suis moi-même un peu comme ça. Cette Anne Walberg, je la comprends. Elle se pense invisible au monde." Ça vous arrive de vous sentir invisible au monde ?
Emmanuelle Devos :
Oui, tout le temps. C'est très bizarre, c'est même une pathologie un peu absurde. Mais, je crois que c'est surtout une protection. Je n'ai jamais l'impression d'être regardée d'une manière spéciale. Ce sont les autres qui me le font remarquer. Quand je m'en rends rarement compte, ça me met mal à l'aise, ça me déplait. En revanche, devant la caméra, j'aime être visible. Je préfère être regardée au cinéma, ce que je trouve sain ; ça préserve notre santé mentale. Je ne pourrai par exemple jamais faire quelque chose avec un rapport fort à la popularité, comme les présentateurs de JT ou les chanteurs… Les stars qui sont déboussolées sous prétexte qu'on ne les remarque pas lorsqu'elles entrent dans une salle, c'est complètement effrayant. Je n'aimerais pas vivre ça, ça démontre une grande fragilité.

Vous n'êtes donc jamais importunée dans la rue par les fans ?
Emmanuelle Devos :
Mon invisibilité marche plutôt bien puisque pas mal de gens viennent me dire que je ressemble à Emmanuelle Devos (rires). C'est incroyable ! On me confond parfois avec Valeria Bruni Tedeschi. Je suis la femme invisible en fait ; je sais ne pas me faire remarquer. Avec les masques en ce moment, on est tranquilles en plus, c'est fantastique. Je prends le métro avec casquette, lunettes foncées et masque…

"Les discrets ont du mal à se faire entendre…"

Vous n'êtes donc pas trop phobique des transports…
Emmanuelle Devos :
Rien du tout. Et de toutes les façons, il n'y a personne dans le métro. C'est merveilleux. Paris en voiture, c'est devenu impossible. Avec le vélo électrique et le métro, je suis très bien.

Emmanuelle Devos dans "Les Parfums". © Pyramide Distribution

Revenons à la notion de regard, qui est le sujet du film. En l'occurrence : essayer d'être visible pour l'autre. Avez-vous le sentiment qu'on ne se regarde mal de nos jours ?
Emmanuelle Devos :
Oh la… Il y a une ambiance assez suspicieuse… Est-ce qu'on se regarde bien ? Vaste sujet… (Réflexion) Je dirais que non. On regarde l'enveloppe depuis toujours. Ce n'est pas nouveau… On ne regarde pas bien les œuvres, on est toujours distraits… C'est celui qui parle le plus fort ou de la manière la plus affirmée qui a raison… Les discrets ont du mal à se faire entendre… 

C'est intéressant que vous parliez de mal voir les œuvres…  
Emmanuelle Devos : (elle coupe) Les petites lumières bleues des téléphones qui s'allument au cinéma, c'est terrible… J'ai le souvenir, il y a deux ans à Cannes, d'une actrice américaine assise à côté de Benicio Del Toro, Chiara Mastroianni et moi. Elle n'a pas arrêté d'aller sur Twitter, d'envoyer des textos… Son assistante a été obligée de lui prendre son téléphone pour en baisser la lumière. Et pendant ce temps, il y avait toute l'équipe de Blackkklansman de Spike Lee derrière elle. Je n'en revenais pas. Elle regardait le grand écran, riait et replongeait sur son téléphone… Sans aucun scrupule. Si j'étais Spike Lee, je lui en aurai mis une.   

Le personnage du chauffeur est le seul à pouvoir remettre Anne à sa place. Dans la vie, qui vous recadre lorsque vous sortez des rails ?
Emmanuelle Devos :
Je ne suis pas comme elle. Il n'y a pas besoin de me remettre dans les rails… (Réflexion) Si, une fois en fait… Mon chéri m'a dit une des phrases qu'on entend dans le film : "Mais tu n'as pas regardé la serveuse quand elle est venue prendre la commande. C'est fou, pas un regard…" C'est à ce moment, il y a 5-6 ans, que j'ai compris que ma volonté de vouloir être invisible pouvait passer pour de la muflerie. Il faut faire attention.

Dernière chose, pour revenir aux parfums et à la mémoire olfactive… Quelle sont les premières odeurs qui vous ont marquée ?
Emmanuelle Devos :
L'ambiance olfactive de chez ma grand-mère : son appart à Paris et sa maison de campagne. Un mélange de propre, de lessive, de confiture, de bons plats, de poudre de riz, de crème de nuit… Tout tournait autour du confort. Ce n'est pas qu'une odeur, c'était un bouquet.  

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"Les parfums // VF"