LES PARFUMS : rencontre avec Jean Jacques, un nez reconnu

Nez de la maison Parfums Caron, Jean Jacques a été le conseiller technique de Grégory Magne pour son long-métrage "Les Parfums", en salles le 1er juillet, dans lequel Emmanuelle Devos crée des fragrances. Pour le Journal des Femmes, l'intéressé nous dévoile quelques secrets d'une profession aussi rare que passionnante. Entretien.

LES PARFUMS : rencontre avec Jean Jacques, un nez reconnu
© DR

A quel moment de votre vie et dans quelle(s) circonstance(s) avez-vous su que vous aviez d'étonnantes aptitudes olfactives ?
Jean Jacques : 
Je n'étais pas prédisposé à ça. J'étais étudiant en chimie à la fac, où je m'ennuyais terriblement. En réalité, j'étais parti pour tenter d'épouser une carrière musicale. Un jour, j'ai entendu parler de l'Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l'Arome Alimentaire (ISIPCA). J'ai passé le concours d'entrée sans conviction. A la différence de tous les aspirants et de tous les étudiants de cette école, je n'étais pas vraiment passionné de parfums. C'était de la curiosité. Le concours s'est bien passé, surtout l'oral, où j'ai parlé de musique, d'harmonie, de jazz, d'accords, autant de notions très communes avec le milieu auquel je m'apprêtais à me confronter. Il y a en effet des correspondances entre ces univers. Mon profil était différent, ça leur a plu et j'ai été pris. Dès le premier cours d'olfaction, on m'a tendu une mouillette ;  il fallait parler des souvenirs que l'odeur m'évoquait. J'ai instantanément compris que c'était ce que je voulais faire. Une révélation !  

Comment devient-on nez ?
Jean Jacques : 
Les parfumeurs travaillent au sein d'une marque ou de sociétés de composition qui font des parfums pour toutes les marques qui n'ont pas de parfumeur interne. Pour le devenir, on rentre soit directement dans ces sociétés de composition, qui ont des cursus de formation, soit dans une école de parfumerie. A mon époque, il n'y avait que l'ISIPCA. Aujourd'hui, il y en a une autre : l'ESP (Ecole Supérieure de Parfumerie). Différentes matières y sont enseignées, la plus basique étant l'apprentissage des odeurs des matières premières de parfums. On en apprend par cœur un certain nombre. A titre d'exemple, mon examen de sortie consistait en dix bouts de papier trempés dans une essence qu'il fallait que je reconnaisse. J'avais 500 odeurs à connaitre. Pour ça, il faut bosser comme un dingue, les sentir beaucoup et les rattacher à des souvenirs personnels. Il y a ensuite l'apprentissage des techniques de composition de base : comment faire une rose, un jasmin, un muguet basique… Il convient de connaître les 150 odeurs des parfums les plus importants de l'Histoire. A ce propos, on étudie pas mal de parfums pour essayer de comprendre comment ils ont été conçus, à l'instar de ces étudiants des beaux-arts qui vont au Louvre pour faire les croquis des grands tableaux. Concernant la durée de la formation : l'ISIPCA, c'est deux ans post-licence et l'ESP 5 ans post-bac. Les écoles internes des boites de parfumerie, c'est deux ans en générale. On en ressort avec les bases mais ce n'est pas suffisant. Après cela, il faut continuer à apprendre.

Quelles sont les qualités, au-delà de la mémorisation de milliers de senteurs, requises pour une pérennité dans ce domaine ? 
Jean Jacques : 
Une curiosité sans limite ! Sentir ce qu'on a autour de soi, manger tous les types de cuisine, sentir et gouter les épices, plonger dans les fleurs... A l'école, un prof m'a dit : "Les parfumeurs écoutent les odeurs alors que les autres ne font que les entendre" C'est très juste. La qualité la plus importante pour durer, c'est être à l'écoute du monde olfactif. Je découvre encore plein de parfums. Ça donne des idées. Il faut surtout être à l'écoute des autres, sans être un ermite. Le film Les Parfums de Grégory Magne le prouve formidablement bien et c'est ce que j'adore (bande annonce ci-dessous). Il faut être en éveil total. C'est ce qui nous nourrit.

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"Les parfums // VF"

A quoi ressemble la journée de travail-type d'un nez ? 
Jean Jacques :
 On travaille sur un ordi avec des logiciels pour élaborer les formules de parfum. Les journées sont assez classiques. A titre personnel, ma particularité c'est que je mets la musique à fond toute la journée (rires). Je suis parfumeur de la maison Caron depuis un an. Contrairement à mes vingt ans dans une société de composition, j'ai désormais plus de réunions englobant, au-delà de l'olfactif, les discussions sur la forme de la bouteille, le packaging etc… Mon spectre d'activité s'est élargi. Autrement, le gros de ma journée, c'est d'être au bureau, devant 250 flacons face à moi. Je les sens, je cherche des idées… Je suis sur mes formules, je fais des modifications, j'ajuste… On dispose d'un planning pour la sortie des parfums donc il convient de s'arrêter à un moment. On se dit " La note tourne trop bien ", on sent qu'on est arrivés au bon endroit. En moyenne, on a entre 3 mois -c'est exceptionnel- et deux ans pour faire un parfum alcoolique. Mais, la normale c'est 9 mois.

J'imagine que vous devez avoir un côté extrêmement puriste... Comment travaillez-vous pour congédier les senteurs artificielles, pour rester constamment dans quelque chose de naturel ?
Jean Jacques : 
Vous savezheureusement que la synthèse est venu enrichir le catalogue de composition des parfumeurs. Sans ça, on n'aurait par exemple jamais pu faire de parfum de muguet. Il y a deux grandes familles de molécules, soit issues de la pétrochimie soit partant d'un ingrédient naturel. La chimie ne pourra toutefois jamais remplacer certaines essences mais elle peut en revanche apporter plein de nouvelles odeurs intéressantes. Les deux sont importants. Quand on a de la chance comme moi, on peut utiliser du naturel dans de belles quantités. Je viens de finaliser une note qui contiendra 10% d'essence de vetiver Haïti. C'est une chance de pouvoir mettre en lumière de si beaux produits car rien –vraiment rien– n'est plus beau que la qualité des produits naturels.