Carlo Mirabella-Davis s'impose en cinéaste cronenbergien avec SWALLOW

En salles le 15 janvier, le génial "Swallow" marque les premiers pas derrière la caméra de Carlo Mirabella-Davis. Le jeune cinéaste new yorkais, salué à Deauville par le Prix du 45e anniversaire, y dirige Haley Bennett sous les traits d'une jeune mariée, victime de la maladie de Pica, qui avale des objets pour fuir son mal-être. Pour le Journal des Femmes, Carlo Mirabella-Davis commente trois aspects de sa brillante auscultation.

Carlo Mirabella-Davis s'impose en cinéaste cronenbergien avec SWALLOW
© Stephen Lovekin/Deadline/REX/SIPA

Aux origines de Swallow

Dans les années 50, ma grand-mère était prisonnière d'un mariage malheureux, développant plusieurs tocs liés à la propreté. Elle utilisait par exemple quatre savons par jour pour se laver les mains ou 12 bouteilles d'alcool par semaine. Je crois qu'elle cherchait à mettre de l'ordre dans une vie sur laquelle elle n'avait pas de prise. Sur les conseils des médecins, mon grand-père l'a placée en centre psychiatrique où elle a reçu des électrochocs et subi des lobotomies. Elle a perdu le goût et l'odorat. J'ai toujours trouvé terrible et injuste qu'elle ait été traitée de la sorte parce qu'elle était différente et ne remplissait pas les attentes de la société. Je voulais faire un film sur ça.

Seul hic pour le cinéma ? Se laver les mains, ce n'est pas très cinégénique. Un jour, je suis tombé sur la radio d'un homme souffrant du syndrome de Pica. Des objets enlevés de son ventre avaient été étalés sur une table post-opératoire, façon découvertes archéologiques. Il y avait presque quelque chose de mystique. Je me suis demandé ce qui pouvait pousser quelqu'un à avaler des objets. Pour m'éclairer, j'ai rencontré une sommité en la matière, le Dr. Rachel Bryant-Waugh. Laquelle a rejoint le projet en tant que consultante. Elle a lu le scénario et a écrit une analyse psychiatrique sur Hunter, mon héroïne, comme si c'était sa patiente dans la vraie vie. Ça a été un document de référence pour nous.    

Je pense que Pica est très similaire à plein d'autres troubles, comme l'anorexie par exemple… Les gens ont recours à ces compulsions quand ils n'ont plus le contrôle sur leur vie, quand ils se sentent angoissés ou traversent des traumatismes… J'espère que le public y verra quelque chose d'universel ; nous avons vraiment essayé de raconter cette histoire avec empathie. Symboliquement, Hunter avale ses émotions, celles que le monde qui l'entoure essaye de contenir… C'est cathartique et ça lui permet de reprendre le contrôle de son corps, surtout face à un mari qui la considère comme un objet décoratif et à une belle-famille qui ne voit en elle qu'une procréatrice.  

Swallow : une mise en scène clinique et organique

Mon souhait était de dresser un portrait tendre et intriguant d'une personne qui se bat contre un système répressif, contre le patriarcat, et dont la rébellion commence par une petite pierre qui tombe d'une montagne, se muant graduellement en une avalanche que rien n'arrête. Je voulais que Hunter soit d'abord absorbée et utilisée par ce système, puis se réveille ensuite et s'en libère en comprenant sa véritable nature. Ses compulsions, bien que dangereuses, l'amènent en effet à se connaitre et à rendre les coups. Parfois, le chaos et la dépression peuvent être des opportunités si on y survit. Ils permettent de redécouvrir ses émotions et de guérir les traumas du passé.

D'un point de vue esthétique, j'admire les films de Hitchcock, Sirk, Akerman, Haynes… Je voulais m'approcher d'eux. J'adore évidemment David Cronenberg. Il me fascine depuis ses débuts… Il est le mètre-étalon de l'horreur liée au corps. C'est le pionnier de cette idée selon laquelle le cauchemar de l'expérience humaine se reflète sur le corps. Je loue son courage et ses choix créatifs ; c'est un mec sans peur qui a abordé des sujets et des personnages jamais vus au cinéma. Et, c'est ce vers quoi j'aspire.

Je me suis demandé évidemment jusqu'où aller pour faire ce film, j'y ai même beaucoup pensé. Car il y a un équilibre à trouver entre le côté clinique et organique ; mon but étant d’aboutir à une œuvre qui ait des couilles. Le pouvoir de l'imagination est toujours plus puissant que les images. Au Festival de Tribeca, à New York, une spectatrice s'est évanouie pendant la projection. Son imagination a pris le dessus. On parle en tout cas d'un sujet sensible dont les gens peuvent souffrir. Du coup, je voulais le traiter respectueusement, sans sombrer dans le grotesque, en entremêlant les genres avec l'humour comme liant. On y trouve ainsi l'horreur psychologique, le drame conjugal et la comédie noire.

Swallow : portrait de femme pour une actrice en or

On a été tellement chanceux que Haley Bennet accepte le rôle. C'est une actrice exceptionnelle. Je l'ai adorée notamment dans La Fille du Train. La première fois que je me suis entretenu avec elle, j'avais peur qu'elle refuse le projet. C'était si loin de ce qu'elle avait joué auparavant. Je lui proposais un rôle primal et incongru. Pour tout vous dire, j'étais même persuadé qu'elle refuserait. Plein d'actrices l'auraient fait. Mais ça n'a pas été le cas, bien au contraire.

Swallow". ">Haley Bennett dans "Swallow". © UFO Distribution

Elle et moi avons directement été connectés. Elle a adoré l'histoire et a beaucoup apporté au personnage principal. Elle y a mis chaque iota de son corps et de son esprit. Elle en avait d'autant plus envie que Swallow lui offrait son premier premier rôle sur grand écran après avoir multiplié les seconds. Elle a donc pris du plaisir à se frotter à quelque chose de brut, qui tranchait avec ses expériences précédentes. Elle était dévouée au projet.

Haley est forte pour restituer les couches d'émotions et pour les convoquer simultanément. Hunter porte plusieurs masques tout au long du film. Le premier reflète sa vie morne, avec ce sourire placide de surface, et toutes ces choses que son mari attend d'elle. Le second reflète ses doutes, ses peurs et la vie qu'elle voudrait vivre. Et le dernier, c'est ce qu'elle est intérieurement. Haley peut tout restituer avec un regard ou un simple geste. C'était un rêve de la diriger. Il y a eu une magie entre nous : on a développé un lien télépathique, nous étions une seule voix. C'est elle qui me disait d'aller toujours plus loin. Elle était la courageuse. Elle n'a peur de rien. Pour elle, l'art : c'est faire ou mourir. Je la rejoins dans cette idée et j'aime son approche du cinéma. Elle ne veut rien aseptiser.