La sorcière, icône féministe des temps modernes

Les sorcières ont laissé leur balai au placard et sont devenues un symbole féministe contemporain. Finis, les procès d'intention : elles reviennent en force, plus unies que jamais. Pourquoi sont-elles toujours d'actualité ?

La sorcière, icône féministe des temps modernes
© NICOLAS MESSYASZ/SIPA

"Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière", chantait-on dans les Contes de la rue Broca pour faire sortir cette femme prétendument maléfique de son placard à balais. Près d'un demi-siècle après la parution de l'œuvre de Pierre Gripari, cette célèbre phrase est presque surannée : la figure de cette magicienne, archétype féministe par excellence, est remise à l'honneur, notamment dans la culture populaire. Les séries américaines Charmed ou Sabrina, l'apprentie sorcière se voient réadaptées sur le petit écran, quand la chanteuse Lana Del Rey avoue s'être ralliée à une communauté virtuelle d'ensorceleuses modernes pour jeter un sort à Donald Trump, "l'Antéchrist", en 2017, Si on apprécie la réhabilitation de la sorcière dans nos sociétés, pourquoi nous fascine-t-elle toujours autant ?

La chasse aux sorcières

Revenons aux sources. Si la première crémation de femme présumée malveillante aurait eu lieu en 1275 à Toulouse, le pape Innocent VIII établit les règles de la chasse aux sorcières en 1485 par une bulle pontificale, sous l'influence de deux inquisiteurs dominicains, Henri Institoris et Jacques Sprenger, auteurs du traité Le Marteau des sorcières (ou Malleus maleficarum, publié à Strasbourg en 1486). Ce dernier est un vrai succès : l'arrivée de l'imprimerie en Europe aidant, 30.000 exemplaires auraient été mis en circulation, en France comme en Allemagne. Cet ouvrage théologique vise à démontrer que la sorcellerie existe bien et qu'elle est démoniaque. Les femmes, par leur faiblesse et l'infériorité de leur intelligence, seraient naturellement plus enclines à pactiser avec le Diable. Le texte indique la meilleure méthode pour les capturer, les juger et les éliminer. Rien que ça. Résultat ? La chasse aux sorcières atteint son paroxysme sur le Vieux Continent entre 1560 et 1680. Pas moins de 80.000 exécutions auraient été ordonnées et plus de 70% des condamnés étaient des femmes, pour la plupart des veuves et des guérisseuses.

L'historien Robert Muchembled, spécialiste de la sorcellerie, explique sur les ondes de France Culture que l'Eglise, ordre paternaliste par excellence, s'est créé un ennemi symbolique – et à sa taille ? – en la figure de la vieille femme rurale, représentation que l'on se fait aujourd'hui encore de la sorcière. Au XVIè siècle, lors de la réforme protestante, les femmes indépendantes sont vues comme une menace : cela va à l'encontre de la morale et de la médecine grecque, qui suppose que la femme est naturellement inférieure à l'homme. Imaginez alors la crainte que pouvait inspirer la sororité... Et cinq siècles plus tard, ces idées sont toujours prégnantes : la misogynie ambiante le démontre aisément.

Sorcières des temps modernes

Face à la domination masculine du XXIe siècle, les femmes se sont de nouveau unies. En témoigne les mouvements féministes, le #MeToo et autres combats menés de front, qui ont permis de libérer leur parole. "Depuis l'élection de Donald Trump, les groupes de sorcières ressuscitent, comme les Witch, créées à New York en 1968", analyse Mona Chollet, auteure de Sorcières, la puissance invaincue des femmes (aux éditions Zones) dans les colonnes du Temps. "L'administration Trump et l'écrasement, à la fois par le pouvoir économique – puisqu'il est milliardaire – et sexiste – puisque lui-même est un agresseur sexuel –, suscitent l'apparition de figures qui prétendent se dresser contre cette oppression. C'est un type d'affrontement étonnant parce que leurs armes sont archaïques. Mais elles ont l'avantage de ressusciter une histoire enfouie en remettant les mêmes acteurs en présence quelques siècles plus tard.

Plus près de nous, il y a le Witch Bloc Paname, des "sorcières féministes, radicales et en colère basées en région parisienne, défilant anonymement et en non-mixité inclusive lors de manifestations politiques", comme elles l'indiquent sur leur compte Facebook. Ce groupe s'est formé en septembre 2017 au sein du comité anarchiste de l'Université Paris 7 et s'est mis en lumière à cette période-là, lors des manifestations contre la loi travail du 12 septembre et pour la Journée mondiale du droit à l'avortement, le 28 septembre.

Les sorcières contemporaines ne sont pas toutes politisées : il y a aussi celles qui agissent de manière plus pacifique, en accord avec la nature, et distillent leurs conseils pour le bien d'autrui. Odile Chabrillac en fait partie : cette naturopathe, psychothérapeute et journaliste, auteure d'Âme de sorcière ou la magie du féminin (aux éditions Solar), propose dans son livre des astuces pour révéler la sorcière qui est en nous, tels que : "Connectez-vous avec la nature, faites bon usage des simples, travaillez votre intuition, dirigez les énergies, développez votre autonomie tout en jouant collectif..." Être une sorcière est désormais à la portée de toutes les femmes, et même à la vôtre, loin des croyances manichéennes de magie blanche ou noire. La balle est (balai ?) dans votre camp.

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