Secrets de Beauté, Maquillage et Coiffures à la Maison de la Culture du Japon : l'expo décryptée par Michiyo Watanabe

Commissaire de l'exposition "Secrets de beauté. Maquillage et coiffures de l'époque Edo dans les estampes japonaises", actuellement à la Maison de la Culture du Japon à Paris, Michiyo Watanabe nous explique les mystérieux rituels de beauté des femmes du Japon de l'ère Edo.

Secrets de Beauté, Maquillage et Coiffures à la Maison de la Culture du Japon : l'expo décryptée par Michiyo Watanabe
© POLA Research Institute of Beauty & Culture

Quels codes de la beauté féminine se mettent en place pendant la période Edo ?
Michiyo Watanabe :
Durant l'époque Edo, le maquillage se résume à trois couleurs : le blanc, couleur du fard dont on recouvre la peau ; le noir, pour teindre les dents et dessiner les sourcils ; le rouge qu'on applique principalement sur les lèvres.  Une peau blanche est le critère de beauté absolu. Les femmes cherchent donc avant tout à avoir un teint le plus clair possible. Par contre le noir, dans le maquillage, est fortement lié aux rites de passage qui ponctuent la vie de la femme. Son but n'est pas de rendre plus élégante, il a principalement une fonction de marqueur social et permet de deviner la classe, la tranche d'âge, le statut marital, si la femme a un enfant, etc.

Que traduit cette mise en beauté très codifiée ?
Michiyo Watanabe : 
La société de l'époque Edo est basée sur un système hiérarchique de classes. Nombreuses sont les règles imposées à chaque couche sociale en matière de coiffure, maquillage et habillement. Pourtant, même dans ce cadre strict, l'envie d'être belle ne disparait pas. En cherchant comment concilier respect des règles sociales et quête de l'élégance, les femmes donnent naissance à un art de la toilette d'une grande diversité. Vers le milieu de l'époque Edo, les marchands et artisans, qui ont acquis un fort pouvoir économique, soutiennent activement la culture et les arts. Dans les domaines du maquillage et des soins de beauté, ils favorisent les innovations et les nouvelles tendances.

L'art de se mettre en beauté était-il réservé aux femmes des classes sociales supérieures ou touchait-il les femmes de tous les milieux ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : Au Japon, l'utilisation du maquillage a longtemps été réservée aux membres de la Cour impériale avant de se répandre peu à peu parmi les nobles et la classe des guerriers. Au milieu de l'époque Edo, elle se généralise grâce, notamment, aux " influenceuses " de l'époque que sont les courtisanes, et même les femmes des classes ordinaires se maquillent alors. Dans les classes supérieures, il existe des distinctions de rang très claires, la femme de l'empereur et celle du shôgun étant au sommet de cette hiérarchie. Les femmes de ce milieu doivent toujours avoir une tenue conforme à leur rang, respectant les règles protocolaires.

Dans la seconde moitié de l'époque Edo, les riches citadins deviennent ceux qui lancent les modes. Mais afin de réfréner leurs goûts de luxe, le shogunat promulgue régulièrement des lois somptuaires. Mais quand leur est interdit de porter des kimonos de soie, ils utilisent la soie pour la doublure de leurs vêtements en coton. Les habits de couleur violette – réservés notamment au shôgun – leur sont, eux aussi, interdits… ce qui provoquera l'engouement pour les tenues de couleur " violet d'Edo ", qui tend vers le bleu. De même, l'interdiction qui leur sera faite de porter des broderies aura pour effet inverse de promouvoir le développement des techniques de teinture sur soie.

"Les estampes avaient le même rôle que les magazines de mode d'aujourd'hui"

Qu'est-ce qui distinguait une femme du peuple d'une femme de la noblesse dans la coiffure ou le maquillage ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : La plus grande différence est le maquillage des sourcils. Les femmes du peuple se teintaient les dents en noir une fois mariées, et se rasaient les sourcils quand elles avaient un enfant. Par contre, les femmes de la noblesse et de la classe des guerriers se rasaient les sourcils quand elles avaient dépassé un certain âge, et elles les redessinaient en haut de leur front. Ce type de maquillage propre aux femmes de haut rang faisait partie des règles établies à l'époque Muromachi (1336-1573) auxquelles la classe des samouraïs devait se conformer.

A l'époque Edo, le chignon devient la coiffure prédominante. Cependant la coiffure officielle des femmes des classes supérieures était la longue chevelure tombant dans le dos. C'est la raison pour laquelle est apparu, entre autres, le style kata-hazushi qui consiste à enrouler les cheveux autour d'une longue pique : en retirant cette pique, on retrouve aussitôt les cheveux lâchés. Il existait d'autres coiffures qu'on ne voyait qu'à la Cour impériale ou au gynécée du shôgun et qui permettaient de deviner le statut et le rang. Par exemple celle appelée "tabo-fleur de mauve" : les cheveux au-dessus de la nuque (tabo) étaient réunis en une forme fine et aplatie semblable à un cœur.

Mais les coiffures et le maquillage différaient également selon la région. Ainsi, à Kyôto et Osaka le fard blanc oshiroi était généralement appliqué en une couche plus épaisse qu'à Edo où on préférait un maquillage plus léger. A Kyôto, ville au riche passé historique, la façon de se maquiller était sans doute plus traditionnelle. Edo étant une ville encore jeune, de nouveaux types de maquillage ou de coiffure pouvaient y voir le jour plus facilement.

Qui dans la société d'Edo lançait les modes et incarnait les canons de beauté ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : A cette époque, ce sont les courtisanes et les plus grands onnagata (acteurs spécialisés dans les rôles féminins) du théâtre kabuki qui font les modes. Leurs coiffures, maquillage ou encore ornements de cheveux font l'admiration de tous. Les femmes sensibles aux nouvelles tendances s'inspirent des tout derniers maquillage, chignons et kimonos (motifs, façon de nouer la ceinture obi, etc.) représentés dans les estampes. Par la suite, les estampes auront également pour sujet de jeunes et élégantes citadines qui deviendront très populaires auprès des femmes des couches ordinaires.

Quelle liberté ont alors les femmes dans leur mise en beauté ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : Les femmes du peuple avaient moins de contraintes sociales que celles des couches supérieures. Elles pouvaient donc davantage goûter au plaisir de la recherche de l'élégance et imaginer, par exemple, de nouveaux types de maquillage. Au cours de l'époque Edo, le "rouge couleur bambou" fut en vogue : on enduisait la lèvre inférieure de plusieurs couches de rouge beni pour obtenir une teinte vert métallique. Or le rouge était extrêmement cher. On réussit cependant à obtenir le même effet en appliquant d'abord sur la lèvre de l'encre de Chine, puis une toute petite quantité de rouge beni. On apprit également à créer un effet de modelé en variant l'intensité du fard blanc sur le visage.

Comment le chignon s'impose-t-il durant cette période ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : Depuis l'époque Heian (794-1192), la principale coiffure des femmes est le suihatsu, qui consiste à laisser tomber librement les longs cheveux dans le dos. Mais durant la période des guerres civiles qui suit, il est plus pratique pour les femmes du peuple de les attacher afin de pouvoir travailler plus à l'aise. Puis, à la fin de l'époque Momoyama (1573-1603), les femmes de plaisir et les danseuses de kabuki adoptent le karawa-mage qui consiste à torsader les cheveux au-dessus de la tête pour en faire un petit chignon rond : c'est sans doute la première coiffure japonaise composée d'un chignon. Durant la première moitié d'Edo, les femmes de l'aristocratie impériale ou guerrière continuent de laisser leurs cheveux pendre dans le dos, mais dans les classes ordinaires, les femmes commencent à s'inspirer des chignons des hommes ou à copier ceux des courtisanes. Quatre types de chignons forment la base de la coiffure japonaise. Avec le développement des techniques de coiffure, le nombre de variantes augmenta très rapidement et tout au long de l'époque Edo, on aurait compté plusieurs centaines de chignons différents.

Comment les femmes se transmettaient-elles cet art très codifié de la beauté ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : Cette transmission s'effectuait notamment grâce à des manuels d'éducation destinés aux femmes tels que La Transmission secrète du Miroir des femmes, publié à Kyôto en 1650. La vente de cet ouvrage, réimprimé plusieurs fois, se poursuit jusqu'au milieu de l'époque Edo. Plusieurs chapitres sont consacrés au maquillage et décrivent, par exemple, les techniques pour appliquer le fard blanc oshiroi.

Publié en 1813, Le Manuel de manières et de maquillage de la capitale est une introduction au maquillage, ainsi qu'une synthèse des divers soins de beauté.  Ce véritable best-seller fut réédité à de nombreuses reprises jusqu'en 1923. Il détaille les différenciations de maquillage et coiffure en fonction du rang ou de la classe sociale, de la profession, de l'âge, du statut matrimonial. Il présente également les lotions de fabrication artisanale, les façons d'accentuer la blancheur de la peau ou de faire paraître la bouche plus petite, ou encore les différents types de coiffures en accord avec la forme du visage.

Quel rôle assuraient les estampes ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : Les estampes avaient le même rôle que les magazines de mode d'aujourd'hui. Grâce aux portraits de courtisanes et d'acteurs de kabuki à la mode, mais aussi de jeunes citadines ayant une certaine notoriété, les toutes dernières tendances en matière de coiffure, maquillage et d'habillement étaient largement diffusées dans la population.

La femme du XXIe siècle a-t-elle hérité de certains secrets de beauté de l'ère Edo ?
​​​​​​​Michiyo Watanabe : ​​​​​​​A partir de 1870, une nouvelle loi interdit aux femmes de la noblesse de se teindre les dents en noir et de se raser les sourcils. Le maquillage de style occidental va alors progressivement se répandre parmi les classes supérieures et, de nos jours, il ne reste aucune trace du maquillage traditionnel composé du blanc, du noir et du rouge. Toutefois, à l'époque d'Edo, le fard oshiroi servait non pas à recouvrir de blanc le visage, mais à mettre en valeur la beauté de la peau, préoccupation que partagent les femmes d'aujourd'hui. D'autre part, parmi les "conseils beauté" mentionnés dans les manuels de soins esthétiques de cette époque, il était préconisé de manger certains aliments. Le lien entre beauté et alimentation nous paraît à nous aussi évident. Il existait également des sortes de guides indiquant comment faire paraître sa bouche plus petite ou comment modifier la forme de l'œil : ce sont les ancêtres de nos tutos beauté.

Encore maintenant, on peut voir lors des cérémonies de mariage des mariées apprêtées comme à l'époque Edo : chignon haut de style Shimada, costume blanc shiromuku, " capuche " blanche tsunokakushi, maquillage blanc-noir-rouge. Cependant, le nombre de jeunes Japonaises qui choisissent de se marier en costume traditionnel est assez peu élevé. J'espère qu'à l'avenir, elles seront plus nombreuses à perpétuer ce sens de la beauté propre au Japon.   

SECRETS DE BEAUTÉ
Maquillage et coiffures de l'époque Edo dans les estampes japonaises

du 7 octobre 2020 au 6 février 2021
En raison de la fragilité des estampes, leur présentation sera entièrement renouvelée :
1er volet : 07 octobre – 28 novembre 2020
2e volet : 03 décembre 2020 – 06 février 2021

Maison de la Culture du Japon à Paris
101 bis, quai Branly 75015 Paris
Métro Bir-Hakeim
RER Champ de Mars
Tél. 01 44 37 95 00/01
www.mcjp.fr

Horaires :
Du mardi au samedi de 12h à 20h
Fermé les jours fériés

Tarifs exposition :
Plein 5 € / réduit 3 €