Emmanuelle Béart : "C'est jouissif de tomber amoureux"

Dans "L'Etreinte" de Ludovic Bergery, en salles le 19 mai, Emmanuelle Béart trouve l'un de ses meilleurs rôles récents. Elle est désarmante sous les traits d'une femme paumée qui essaye de rompre sa solitude en osant les corps-à-corps. Au propre, comme au figuré.

Emmanuelle Béart : "C'est jouissif de tomber amoureux"
© Pyramide Distribution

Elle a brillé pour d'incontournables Claude -Berri, Sautet, Chabrol-, étincelé chez Jacques Rivette, François Ozon, Olivier Assayas ou André Téchiné. Avec un aplomb qui laisse admiratif, Emmanuelle Béart a traversé les styles et les cinéastes, s'imposant par ses choix et son talent comme l'une de nos actrices les plus emblématiques. Dans L'Etreinte, le premier long-métrage organique de Ludovic Bergery, elle propose l'une de ses plus belles prestations. Le temps d'un exercice d'abandon total, elle campe plus précisément une femme dont le mari est récemment mort. Chancelante mais loin d'être vaincue, cette battante décide de reprendre ses études tout en se reconnectant à la vie et aux hommes, multipliant les rencontres. Entretien avec une actrice à fleur de peau. 

L'Etreinte sort la semaine de la réouverture des salles. Dans quel état d'esprit êtes-vous ?
Emmanuelle Béart :
Après des mois où on n'a pas pu s'étreindre, c'est beau d'ouvrir les festivités avec un film qui s'appelle L'Etreinte. Symboliquement, c'est extrêmement joli. On a été prévenus de cette sortie très tard, en même temps que la décision de la réouverture des salles. Le processus médiatique a rapidement dû être mis en place parce qu'il faut quand même que les gens en entendent parler pour y aller. Je suis dans un état d'urgence et de tranquillité absolue.    

Votre personnage aussi est dans l'urgence…
Emmanuelle Béart :
Oui… Margaux semble avoir vécu dans une bulle pendant des années, comme endormie. Et quand cette dernière éclate, elle se retrouve face au monde, toute nue, à l'instar d'une seconde naissance. Il lui faut se ré-approprier sa vie, son cœur, son corps. C'est très touchant. C'est une Belle au bois dormant de 50 ans. La réalité d'une femme de cet âge est toute autre. Il y a un contexte social, un regard de la société qui n'est pas le même qu'à 20 ou 30 ans. Je la trouve assez courageuse dans sa façon de se battre et de reconquérir son existence, de vouloir coûte que coûte ressentir de nouveau les émotions, avec le cœur qui bat, le corps qui jouit… Cette urgence justement à recomposer son univers...

Tout ça en gardant toujours les deux pieds sur terre…
Emmanuelle Béart :
Ou les deux pieds en l'air, ça dépend des situations (rires). Elle est tellement complexe et particulière. Elle est un mélange d'immense timidité, d'absence, de silence et, en même temps, d'audace. Elle traverse tous les âges et fait des choses que je n'oserai pas faire.

"Le flottement dont vous parlez est inhérent à ma personne"

Vous n'avez pas manifesté le désir de lire le scénario de L'Etreinte. C'est la première fois que ça vous arrive. Pourquoi ?
Emmanuelle Béart :
C'est le portrait d'une femme en déséquilibre, fragile. Je n'avais pas envie de savoir ce qui se passe avant ou après ses faits et gestes. Avec le consentement du réalisateur Ludovic Bergery, j'ai pris ce risque, ce pari de ne rien lire. Je voulais être, comme l'héroïne, en perte de repères absolue. Et plus largement, j'ai eu l'envie, comme à chaque fois -mais toujours différemment-, d'épouser l'univers d'un metteur en scène. Je n'aime pas me trimballer de films en films. Je préfère me confronter à l'univers de l'autre, sa philosophie, sa religion... Au-delà de Margaux, je me suis presque glissée dans la peau de Ludovic.

Emmanuelle Béart et Vincent Dedienne dans "L'Etreinte". © Pyramide Distribution

Margaux est dans un état de flottement quasi permanent. Comment avez-vous travaillé ce sentiment ?
Emmanuelle Béart :
Le flottement dont vous parlez est inhérent à ma personne. Je suis toujours totalement là et complètement ailleurs. Je n'y peux rien, j'ai des sortes de décalages dans la vie qui font que je voudrais être pleinement là et, pourtant, quelque chose de moi est ailleurs. Du coup, en interview, il m'arrive souvent de ne pas me rappeler de la question posée (sourire). Je ne lutte pas contre cette chose qui m'appartient, cette maladresse, cette timidité. Je parle rarement de moi comme de quelqu'un de timide et pourtant, c'est une réalité. Pour ce rôle, je crois que j'ai utilisé tout ce que j'ai envie de cacher, qu'on ne dit pas aux autres. L'absence est une forme de nécessité à mes yeux. Ce décalage avec cette réalité, que Margaux vit, revient toujours chez moi.

Filmer les corps et le sexe autrement, loin des clichés: est-ce aussi ce qui vous a plu dans L'Etreinte ?
Emmanuelle Béart :
J'appréhendais beaucoup le fait de me dénuder. Je l'ai beaucoup fait, pour des gens en qui j'avais une confiance totale, comme ici avec Ludovic Bergery. J'ai vite compris à quel point c'est important, non pas de la voir nue, mais de voir les mains posées sur sa chair. De voir cette chair réagir, cette chair de poule… C'est un film à fleur de peau sur une peau qui n'a plus été touchée. Ludovic filme aussi une scène d'amour ratée, ça me touche beaucoup, j'adore ça. Au cinéma, on voit des grandes scènes d'amour qui nous donnent à croire que c'est comme ça pour tout le monde. Ça met une pression folle. On se demande pourquoi ce n'est pas aussi fougueux dans la vie. Ludovic filme le rejet, l'hésitation et la honte aussi.

Avez-vous le sentiment qu'on n'existe qu'au contact du corps de l'autre ? Et que ce dernier nous révèle notre place dans le monde ?
Emmanuelle Béart :
Bien sûr, on a besoin d'être touchés. Le corps qui vibre et qui jouit sous la main de l'autre, c'est important. C'est un film extrêmement sensuel. Margaux sait que cette réappropriation passe par le corps. C'est comme le regard. On ne peut pas vivre avec le consentement de celui de l'autre mais un très beau regard posé sur soi donne une vie incroyable.  

"Ce que j'ai appris à mes enfants, depuis tout petits, c'est de s'ennuyer"

Margaux fait une rencontre sur Tinder et se confronte ainsi à une nouvelle manière de rencontrer. Plus directe. Quel regard portez-vous sur ce type d'applications ?
Emmanuelle Béart :
Je ne connaissais pas Tinder, je ne savais pas que ça existait. Je n'ai pas de regard dessus… J'imagine que c'est une des manières d'être confronté à l'autre. Je l'entends, je le comprends, mais je n'en connais pas le fonctionnement. J'ai la chance de faire un métier où je rencontre plein de gens, je sors… Le fait que Margaux utilise l'appli ancre le film dans son époque et contrebalance avec ce grain de pellicule évoquant des portraits de femmes plus anciens de Cassavetes ou Scorsese… Elle a les outils de son époque.

Emmanuelle Béart dans "L'Etreinte". © Pyramide Distribution

Selon vous, l'époque actuelle, celle de l'ultra connexion, est-elle une entrave à l'errance, à la réflexion ? Margaux prend le temps de regarder le monde. Elle n'a jamais les yeux rivés sur un écran…
Emmanuelle Béart :
Ce que j'ai appris à mes enfants, depuis tout petits, c'est de s'ennuyer. Et c'est ce que mon père m'a enseignée. Apprendre le vide et l'ennui. Ça a fondé quelque chose de ma nature et de ma capacité à vivre. C'est comme ça que j'ai commencé à avoir une imagination. Ce que crée cette ultra connexion, c'est une insatiabilité, des addictions à un monde virtuel. C'est profondément dommage. A titre personnel, je n'en ai pas. J'ai par exemple Instagram et je n'y vais que dix minutes par jour. Je ne peux pas tout lire. Après, je trouve ça super joli car je fais part de mon regard sans le filtre des médias. Mais il ne faut pas y passer trop de temps. Je suis une femme très inscrite dans la vie. J'ai un petit garçon de 12 ans avec qui je lutte contre ça. C'est très dur pour moi, c'est un combat permanent la lutte contre les écrans. Moi, j'aime la vie, les fourmis qui travaillent, les plants de tomates qui poussent. J'ai un rapport fort à la nature. J'ai été élevée dans le Midi, les pieds nus… Les odeurs et la sensualité de la nature me maintiennent connectée.

"Je portais beaucoup d'attention à ceux qui ne m'aimaient pas"

Vous dites dans le dossier de presse du film: "Aujourd'hui, il n'y a plus de risques pour moi. Je n'ai rien à perdre et tout à gagner. L'abandon que j'ai pu offrir à Ludovic pendant le tournage est en totale adéquation avec la femme que je suis devenue." Quelle a été la bascule ?
Emmanuelle Béart :
Je ne sais pas. J'ai 57 ans, j'ai fait de très belles choses, des choses moins bien, et puis ce n'est pas grave. Il n'y a plus de temps à perdre, c'est certain. J'ai vraiment compris que la vie passait vite, c'est affolant comme ça va vite. Je n'attends plus la même chose du regard de l'autre, je fais mon chemin.

Emmanuelle Béart dans "L'Etreinte". © Pyramide Distribution

Vous a-t-il freinée ce regard ?
Emmanuelle Béart : Sans doute… Je portais beaucoup d'attention à ceux qui ne m'aimaient pas. Aujourd'hui, il est impossible d'être aimée de tous. L'important, c'est de se regarder dans la glace et d'être en adéquation avec ses convictions, ses choix… C'est quelque chose qui vient avec l'âge (sourire).

"Je déménage tout le temps. Je suis une vraie nomade"

Comme Margaux, il faut du courage pour recommencer de zéro. Vous l'avez déjà eu vous ?
Emmanuelle Béart :
J'ai l'impression de devoir toujours tout recommencer. C'est peut-être un sentiment qui m'est propre. Rien n'est jamais acquis. J'ai longtemps eu un sentiment d'illégitimité, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je suis arrivée dans ce métier très vite, que je n'ai pas eu le temps de travailler comme les autres… J'ai changé de vie souvent. J'ai dû recommencer. J'aime cette idée de déménager en soi tout le temps. Je déplace tout, si vous saviez (sourire). Je déménage d'ailleurs en vrai, tout le temps. Je suis une vraie nomade.  

Est-ce qu'à un moment de votre vie, vous avez eu l'impression de tout ressentir pour la première fois ?
Emmanuelle Béart :
A chaque fois qu'on tombe amoureux, on redécouvre la vie. Cette sensation de première fois nous fait repartir en adolescence. Je n'ai pas eu tant d'histoires que ça non plus, mais il y a quelque chose de cet ordre. C'est jouissif. Enfanter aussi… Trois fois dans ma vie, j'ai eu l'impression que je redécouvrais le monde avec la naissance de mes enfants. Dans mon métier, enfin…. Je crois que la plus belle chose que j'ai donnée à Ludovic sur ce film, c'est de ne plus savoir faire de cinéma après 10 ans de théâtre. Il y avait une familiarité que je n'avais plus, cet étrange corps-à-corps avec la caméra…