Sara Forestier (FILLES DE JOIE) : "Les féministes veulent une justice effective"

Dans "Filles de Joie" de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich, en salles le 22 juin, Sara Forestier incarne une jeune femme qui mène une double vie, alternant entre ses obligations familiales et la maison close pour laquelle elle prête son corps. Entretien avec une actrice toujours aussi libre et passionnelle.

Sara Forestier (FILLES DE JOIE) : "Les féministes veulent une justice effective"
© Lionel Urman/SIPA

Révélée en 2004 dans L'Esquive d'Abdellatif Kechiche, pour lequel elle a obtenu le César du meilleur espoir féminin, Sara Forestier, 33 ans, constitue l'un des électrons libres les plus enthousiasmants du cinéma français. Attirée par un cinéma à la fois engagé, populaire et souvent drolatique, la lauréate du César de la meilleure actrice pour Le Nom des Gens (2011) se distingue cette année dans Filles de Joie de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich. Elle y campe une travailleuse du sexe qui mène une double vie, à l'instar de ses collègues (Noémie Lvovsky et Annabelle Lengronne) avec lesquelles elle fait bloc face à l'adversité. Pour le Journal des Femmes, elle revient avec passion sur ce projet qui lui tient à cœur.  

Ces cinq dernières années, vous avez été plus rare au cinéma. Qu'est-ce qui vous a séduit dans Filles de Joie ?
Sara Forestier :
M, le premier film que j'ai réalisé, a pris trois ans de ma vie : ça a été un gros investissement, très intense. Ce que je peux dire, c'est que je me suis arrêtée de lire le scénario de Filles de Joie au bout de 20-30 pages. Ça ne m'arrive jamais. J'ai appelé Frédéric Fonteyne (le co-réalisateur, ndlr) en lui disant : "J'ai besoin de faire ce film".

Sara Forestier dans "Filles de Joie". © KMBO

Ce dernier dit avoir choisi des actrices ayant des raisons fortes de faire ce film, avec quelque chose de très profond à défendre. Quelle était votre motivation ?
Sara Forestier :
J'essayais de m'extirper d'une relation avec un mec qui m'avait frappée. Je comprenais le phénomène en question et la portée psychologique de la violence. Je trouve qu'il y a beaucoup d'incompréhension à ce sujet, avec des gens qui disent : "Pourquoi elle n'a pas parlé avant ? Pourquoi est-elle restée ?..." Il y a tant à déconstruire sur l'idée qu'on se fait de l'emprise, notamment cette image d'une femme figée, prostrée. Dans le film, Axelle, mon personnage, est combative. Elle a quitté un mec violent. Lui la harcèle en revenant. Il la suit alors qu'il n'en a pas le droit. L'emprise, c'est quelque chose de diffus et de paralysant. (Réflexion) On construit son identité en plaçant ses limites à certains endroits ; notre dignité est dans cette entièreté-là. La violence, c'est une intrusion qui fracasse cet équilibre en instaurant un chaos intérieur. Notre rapport à soi est alors violenté et chamboulé. Tout comme notre rapport au monde. C'est un travail colossal de se reconstruire et de trouver l'endroit de ses limites. Ça prend du temps. Le film révèle tout ce qui est de l'ordre de l'inconscient et de l'impalpable. On ne peut pas poser d'image pour faire comprendre le phénomène de l'emprise. Et c'est justement le rôle du cinéma de révéler l'inconscient et filmer l'indicible. Filles de Joie évoque ainsi ce qui est de l'ordre de l'inconscient collectif autour de la violence faite aux femmes.  

On sent une volonté d'explorer le tabou autour de ces femmes qui vendent leurs corps…
Sara Forestier :
Les tabous recèlent le secret, quelque chose de la société qu'on ne veut pas voir. La prostitution est un micro-système, organisé, qui existe de manière cachée, en parallèle. Elle a toujours été là. En l'occurrence, des femmes payées pour assouvir les besoins sexuels de la moitié de la population : les hommes. En revanche, ça n'existe pas –ou de manière quasi-inexistante– dans l'autre sens. Tout ça raconte quelque chose sur une inégalité sexuelle. Pourquoi ça s'est organisé dans un sens et pas dans l'autre ? C'est une vraie question. Quelles répercussions ça a sur nos comportements sexuels ? Un homme ayant une certaine somme d'argent peut assouvir son besoin sexuel en claquant des doigts alors que, à l'inverse, la femme aura besoin de séduire pour y arriver. Cela révèle aussi le rapport à la culpabilité, que l'on fait porter aux femmes, notamment à travers le mot "pute", insulte suprême et commune. On n'entendra pas "Client de pute, va !" mais "Pute !". Les hommes, eux, peuvent se vanter d'aller voir des femmes qui se prostituent, et non des prostituées –là est toute la nuance. La honte est donc mise sur les femmes, c'est incroyable. Et la honte amène le secret, le chantage, la peur. Elle entretient la violence et l'impunité par le silence. Une vraie double peine !

"Il faut passer du cercle vicieux au cercle vertueux."

Quel est votre regard face à certains positionnements moraux sur la prostitution ?
Sara Forestier :
Je ne juge pas les femmes. On a dépassé ça. Ceux qui moralisent sont ceux qui ne veulent pas regarder les phénomènes systémiques de la société. Pour ne pas voir les choses en face, on les place sous l'angle de la morale.

Parlons de ces femmes… On les voit beaucoup rire et rester libres dans leur environnement de travail, qui est pourtant glauque. Comment êtes-vous allée à leur rencontre ?
Sara Forestier :
Je ne les ai pas regardées comme si je voulais me documenter. Le film les montre comme des femmes avant tout. La sororité entre elles est très forte parce qu'elles ne peuvent pas se cacher la violence qu'elles endurent. Elles savent ce qu'elles vivent. Il y a quelque chose de commun. Elles sont témoins directs de ce qui se passe dans une maison close, elles côtoient des instants douloureux et ne sont pas seules à les porter.

Vous avez accepté ce film par besoin de témoignage, comme vous l'avez dit plus tôt. A-t-il été curatif ?
Sara Forestier :
Je suis juste heureuse de pouvoir témoigner des questions importantes à soulever… Quand on révèle des choses de l'ordre de l'inconscient, on sort de cercles vicieux. Les gens y verront des choses, notamment autour de la défiance vis-à-vis de la justice.  

Sara Forestier dans "Filles de Joie". © KMBO

Avez-vous le sentiment que la justice n'est pas toujours du côté des femmes ?
Sara Forestier :
Il y a des polémiques mensongères à ce sujet, lesquelles voudraient opposer les combats féministes au respect du droit. Ça serait un peu : les féministes vs. le système de la justice. Ce n'est pas le cas. Les féministes veulent faire en sorte qu'il y ait une justice effective. S'il y a des lacunes ou des améliorations à faire, elles le pointent du doigt pour que ça fonctionne mieux. Je vois les choses avec des cercles vicieux et vertueux. C'est le silence qui empêche le bon fonctionnement de la justice et non la libération de la parole comme certains voudraient le faire croire. Avec la loi du silence, les témoins qui pourraient témoigner ont peur et ne parlent pas. Dans ce cas, comment constituer des preuves ? C'est impossible. Résultat : il n'y a pas de justice. Quand il y a une libération de la parole, comme on l'a vu avec l'affaire Weinstein, des gens témoignent –avec vérification et recoupement– et la justice opère.

Qui confisque la parole ?
Sara Forestier :
C'est tout un système en fait. La loi du silence est établie, systémique. Elle engage la responsabilité individuelle de chacun. Il faut passer du cercle vicieux au cercle vertueux.

Une solidarité entre femmes s'est-elle développée dans le cinéma français suite à l'affaire Weinstein ?
Sara Forestier :
Non. Pas encore. Et justement, c'est maintenant que tout va commencer. Parce qu'avec ce qui s'est passé aux César, il y a un point de non-retour. Ce que j'ai compris avec le temps, c'est qu'il y a un besoin immense de pédagogie, de parler. Des gens croient qu'on peut s'en sortir avec de la débrouille et du caractère. Mais la réalité, c'est qu'on a affaire à des violences systémiques, et qu'agir pour ne plus subir, c'est s'extraire d'un immense mécanisme. Ça demande un redoublement d'effort et de douleur. Comme sortir d'un grand labyrinthe bien conçu, bien taillé. Il y a une partie de la population qui est dans le déni des violences systémiques. Il y a ceux qui gardent chaudement ce petit système qui leur profite. Mais il y a aussi ceux, et c'est une grande partie de la population, qui ne comprennent pas vraiment que ces violences sont systémiques et qui ne font rien pour que ça change. Ceux-là, il faut les accompagner avec pédagogie. Parler, beaucoup parler. C'est pour ça que la libération de la parole est d'une vertu inouïe et qu'il faut la protéger de toutes les attaques mensongères qui viseraient à l'amoindrir. La libération de la parole est la meilleure nouvelle de ces dernières années.

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