Avec "La Bonne Epouse", Martin Provost se livre au creux des femmes

Trois ans après "Sage Femme", Martin Provost transforme Juliette Binoche en directrice d'une école ménagère dans "La Bonne Epouse". Le réalisateur de "Séraphine", César du Meilleur Film en 2009, y épouse la comédie colorée pour déployer un récit d'émancipation et de libération des femmes. Pour le Journal des Femmes, il revient sur trois aspects de son oeuvre.

Avec "La Bonne Epouse", Martin Provost se livre au creux des femmes
© David Heerde/Shuttersto/SIPA

Par amour d'une mère

Petit, quand on allait en vacances d'été dans le Massif Central, ma mère embauchait une fille d'une école ménagère pour s'occuper de mon frère, ma soeur et moi. Ce sujet m'est revenu à l'esprit en discutant avec une dame, dans le Cotentin. D'un coup, j'ai vu des images défiler. Je savais que ce sujet ferait un bon film. J'ai eu le même sentiment devant les tableaux de Séraphine de Senlis. Sur lesdites écoles, il y a pas mal de bouquins, d'archives et de films disponibles sur le site de l'INA. Je revois encore ce reportage en Lorraine avec des filles faisant des carreaux en arrière-plan de la présentatrice. Ce projet m'a attiré parce que c'est un modèle que j'ai connu… Ma mère était en effet presque réduite en esclavage par mon père. Dans les années 60, c'était la guerre. Elle était affolée, elle stockait des pâtes, du sucre… On pensait que mai 68 allait sonner l'invasion des Russes. On attribuait aux femmes une espèce de non-intelligence. Ma maman était tenue par mon père et par ce système patriarcal qui continue de dominer le monde. Dans les cartes de visite de mon père, il y avait "Monsieur et Madame" avec uniquement son prénom et son nom. Elle était l'image de la mère qui s'occupe des enfants tandis que son mari ne levait pas le petit doigt. Elle était parisienne, reçue en arts déco et promise à un brillant avenir. Elle est tombée amoureuse de mon père, un grand breton qui revenait de la guerre d'Indochine. En six mois, elle était mariée et enceinte. Il l'a épousée à condition qu'elle n'ait aucune velléité artistique. Ma mère est au creux de mes projets. Elle est l'exploration de ma vie. J'en n'étais pas conscient quand j'ai fait Séraphine. Avec La Bonne Epouse, je m'en rends compte. Elle est cette part féminine qui est en moi, qui voulait vivre et s'exprimer. 

Juliette Binoche dans "La Bonne Epouse". © Memento Films

Une révolution des femmes

Ce film dit quelque chose d'important de notre époque actuelle. J'ai commencé à travailler dessus bien avant l'affaire Weinstein et les mouvements de libération de la parole qui ont suivi. Ici, j'ai précisément voulu parler de la disparition des écoles ménagères sous l'impulsion de mai 68. Dans les années 60, il y en avait partout dans les 36.000 communes du pays, avec parfois une dizaine d'élèves par promotion. Dans les milieux populaires, les filles passaient pas ces établissements. Lors des avant-premières, j'ai eu plein de témoignages qui disaient : "C'est ma vie !". Le coût de la formation n'était pas élevé et il était généralement subventionné par l'Etat. Juliette incarne dans le film la directrice des lieux. C'est un personnage qui ressemble à toutes mes autres héroïnes. Elle est persuadée que ce qu'elle fait est juste, en l'occurrence, le fait de transmettre aux élèves ce qu'on lui a appris : être une bonne épouse et être dans les normes. En perdant son mari et face au monde qui bouge et à l'irruption d'un amour passé, elle réalise que ce qu'elle enseigne est obsolète. Elle est dans une posture et une imposture qu'elle veut faire voler en éclat en déverrouillant tous ses blocages. C'est ainsi qu'elle rejoint le mouvement de libération sexuelle de mai 68. J'aime son évolution, d'abord caricaturale puis femme sûre d'elle. Vous savez, à l'époque, les femmes ne savaient pas si elles étaient heureuses ou non dans ces écoles. Tout ce qui y était enseigné n'était d'ailleurs pas à jeter… On occupait les doigts et l'esprit par le travail. Par contre, c'est vrai que le repassage de la chemise d'homme, c'était quelque chose. Cela constituait l'épreuve à passer après 2 ans d'études. Dans ces écoles, tout était fait pour que les femmes soient au service des hommes. Le bonheur, c'est d'être conscient des choses et libre. Et elles n'étaient pas conscientes.  

Juliette Binoche, actrice protéiforme

En termes d'intentions de mise en scène, j'ai privilégié un environnement très coloré. J'ai fait beaucoup de dessin, ce côté graphique est en moi. Je voulais que ce soit beau à voir et construire une comédie qui soit dans la lignée des films que j'aime, comme ceux de Lubitsh ou Capra. J'avais à coeur d'incarner l'univers de cette école. Du coup, j'avais un souci esthétique très poussé, j'ai anticipé chaque plan. J'avais 22 personnes sur le plateau au quotidien. Le temps du tournage était serré, on a eu 39 jours. Il fallait garder son calme, je déteste les conflits, j'aime les plateaux heureux. Je voulais générer le matriarcat sur notre lieu de travail. Les sociétés matriarcales étaient belles et douces, sans guerre ni famine, avant que le patriarcat abîme tout ça. Le patriarcat a toujours nié le matriarcat. Sur mes tournages, tout le monde est en tout cas logé à la même enseigne. Truffaut aimait imaginer que ses tournages s'apparentaient à des piques-niques. Juliette Binoche et moi avons sympathisé rapidement chez des amis communs. Je me rappelle d'elle dans La Mouette de Tchekov. Quel talent ! Elle a une carrière hallucinante. Elle est capable de faire des choses incroyables. Je savais que je pouvais l'amener loin. Elle n'attendait que ça, aller vers ce côté comédie à l'italienne. A ce propos, elle est comme Anna Magnani, complètement capable de rire et pleurer en même temps. On s'est bien entendu et ça a créé une véritable émulation. Elle est forte, curieuse, jamais blasée, elle prend des risques tout le temps. Elle va chanter Barbara en Chine, elle danse, elle a envie de tout. Elle, comme mes autres actrices, de Yolande Moreau en passant par Noémie Llvovsky, ont été incroyables.    

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"La bonne épouse // VF"