LA BONNE ÉPOUSE : l'histoire des écoles ménagères vue par Joel Lebeaume

En salles le 22 juin, "La Bonne Épouse", nouvelle réalisation de Martin Provost, situe son action à l'aube de mai 68, dans une école ménagère tenue par une héroïne en requestionnement (Juliette Binoche). Joel Lebeaume, spécialiste sur cette thématique peu traitée au cinéma, répond aux interrogations du Journal des Femmes.

LA BONNE ÉPOUSE : l'histoire des écoles ménagères vue par Joel Lebeaume
© Memento Films

C'est un sujet que le cinéma français avait déserté. Dans La Bonne Epouse, Martin Provost -César du Meilleur Film en 2009 pour Séraphine- nous ouvre les portes d'une école ménagère tenue par une certaine Paulette Van Der Beck (délicieuse Juliette Binoche). Si ce lieu est aujourd'hui méconnu, il a été longuement fréquenté par de nombreuses jeunes filles françaises (mais pas que) qui y apprenaient l'art de la maison, des tâches ménagères, quelles qu'elles soient. Professeur en sciences de l'éducation à l'Université René Descartes de Paris et auteur du livre L'enseignement ménager en France. Sciences et techniques au féminin 1880 - 1980 (Presses universitaires de Rennes, 2004), Joel Lebeaume nous éclaire avec érudition et pédagogie sur ce segment de notre Histoire. 

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"La bonne épouse // VF"

Quand et dans quel contexte sont nées les écoles ménagères ?
Joel Lebeaume :
Les écoles ménagères et l'enseignement ménager sont aujourd'hui perçus comme un enseignement suranné, désuet, voire " simplet ", ce que regrettait une inspectrice générale dans les années 1950. Pour en comprendre l'existence, il faut avoir à l'esprit que cet enseignement s'élabore à l'échelle internationale dans le dernier tiers du XIXe siècle. Les Etats Unis, la Russie, l'Australie, le Japon, l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemark, la Finlande, la Suisse, la Belgique… et bien sûr la France mettent en place cette éducation ménagère, spécifiquement dédiée aux jeunes filles, c'est-à-dire après l'école primaire. À cette époque d'élaboration culturelle des normes de genre et de l'hypothèse de la différence, les vertus de la vie domestique et les talents utiles sont une évidence au même titre que l'association jugée naturelle des femmes aux enfants et à la famille. Au tournant du XXe siècle, l'enseignement ménager devient ainsi une exigence pour toutes les jeunes filles, et plus particulièrement pour celles qui sont les plus faiblement scolarisées. Les cours ou écoles créées par des associations ouvrières, religieuses, agricoles ou patronales participent d'un projet éducatif nuancé. D'une façon simplificatrice, il s'agit de transmettre en milieu populaire "l'esprit ménager", c'est-à-dire les valeurs d'ordre, d'épargne, de prévoyance et d'hygiène, de retenir les jeunes filles rurales en mettant l'accent sur leurs responsabilités et les moyens d'améliorer leur qualité de vie et, dans les milieux plus aisés, de promouvoir les pratiques de la maîtresse de maison à l'heure de la crise des domestiques. L'existence de cet enseignement ménager et des écoles spécialisées révèle la construction de ce nouveau personnage qu'est la femme d'intérieur, ménagère ou maîtresse de maison. Ce modèle s'impose à toutes les jeunes filles qu'elles soient ouvrières, employées ou fermières. Dans la division et l'équilibre des rôles sociaux, les femmes sont alors les gardiennes de la santé et de la prospérité familiale et nationale, qualités souhaitées en particulier par le patronat afin de maintenir la force de travail des hommes, qui, sans cet intérieur attrayant, risqueraient de prendre le " chemin du cabaret " ! D'une façon assez explicite, et pendant longtemps, il est considéré que la vie familiale et sociale exige cette partition des rôles des hommes et des femmes, les premiers au travail rémunérateur à l'extérieur, les secondes formées à l'art de tenir une maison et de soigner l'intérieur. Cette complémentarité des rôles au sein de la famille est particulièrement valorisée dans les diplômes ou certificats délivrés après le suivi des enseignements des écoles ménagères.

Qui y étudiait et qu'est-ce qu'on y apprenait ?
Joel Lebeaume :
Dans la France rurale, le public des écoles ménagères était principalement composé des jeunes filles de milieu modeste qui complétaient ainsi leur scolarité primaire pour se préparer à la vie, aux travaux domestiques, au jardin potager, aux petits élevages, aux travaux de la ferme et un peu plus tard, pour les ouvrières ou employées, à leur double métier. Il existait également des cours pour adultes aux emplois du temps aménagés pour répondre à leurs disponibilités. Ce qu'on y apprend est le large ensemble de toutes les tâches quotidiennes ou saisonnières : cuisine, nettoyage, raccommodage, confection du linge et des vêtements, blanchissage, repassage, cuisine, conserves, puériculture, hygiène, horticulture, jardinage, économie domestique, comptabilité, législation… On y apprend aussi, plus indirectement, l'économie de la non dépense, l'économie du temps et l'organisation optimisée du travail ménager ainsi que le "management" au sens du "care" et du bonheur, fondé sur le sens pratique, la droiture, la bonne humeur, la joie du foyer… Ce qui est caractéristique, c'est la pédagogie recommandée car il s'agit surtout d'un enseignement pratique mis en œuvre dans des classes qui, à la façon des maisons rurales, sont les pièces des logements : cuisine, buanderie… Mais il ne s'agit pas pour autant d'un enseignement de gestes conformes. En effet, l'enjeu éducatif vise la compréhension des pratiques en découvrant ou fournissant leurs raisons scientifiques. La physique éclaire ainsi les phénomènes de cuisson des aliments, la chimie fournit les principes du détachage, la géométrie justifie les règles de coupe-couture. Tous les discours promouvant l'enseignement ménager suggèrent ainsi, au-delà de la moralisation implicite aux activités, une émancipation des femmes grâce à cette maîtrise et cette compréhension des principes à la base des actions ordinaires. L'enjeu est double : former les ménagères expertes, leur permettre une professionnalisation et l'accès à des emplois (lingères, cuisinières, métiers de l'économat, de la vente des produits ou objets ménagers…) grâce aux certifications obtenues au cours de leur scolarité prolongée dans les écoles ménagères ou les cours ménagers, notamment via le CAP Arts ménagers. Ces contenus encyclopédiques et cette pédagogie active sont ainsi bien loin des premières propositions fondées principalement sur l'apprentissage de préceptes.

A partir de quand et pourquoi ont-elles périclité ?
Joel Lebeaume :
L'enseignement ménager et les cours ménagers ont eu un fort développement au début des années 1940 lorsque cet enseignement est devenu obligatoire pour toutes les jeunes filles de 14 à 17 ans. Il a alors accompagné la reconstruction de la France avec ses enjeux démographiques, natalistes, sanitaires et hygiéniques. Au cours des années 1940-1950, l'enseignement primaire post-scolaire, l'enseignement agricole et l'enseignement technique ainsi que les caisses de compensation ont assuré le développement de ces formations et de ces écoles avec leur organisation administrative et pédagogique (formation des enseignantes, encadrement par les inspectrices, diplômes spécialisés…). C'est l'époque où la méthode française est internationalement reconnue et lorsque la Fédération internationale de l'enseignement ménager a son siège à Paris. Cette reconnaissance et cet engagement s'affaiblissent dès le début des années 1960. À cette date en effet, la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu'à seize ans diffère la préparation à la vie. Mais d'une façon plus nette, la révolution culturelle naissante avec le développement de l'industrialisation et de l'urbanisation discute fortement la répartition des tâches féminines et masculines. Cet enseignement, car il est discriminant, est alors contesté par les mouvements féministes et par les acteurs qui aspirent et qui souhaitent offrir aux jeunes filles d'autres voies de professionnalisation et d'insertion sociale.

Vous leur avez consacré un livre. En quoi était-ce important pour vous, dans notre société actuelle, de revenir sur cette tradition qui parait désormais archaïque ?
Joel Lebeaume :
L'origine de la recherche restituée dans le livre vient d'une question posée par une collègue japonaise qui souhaitait connaître le home economics en France. Et je me suis aperçu que l'histoire de ces cours n'était pas disponible. J'ai ainsi découvert ce fort mouvement de l'histoire de l'éducation qui révèle les caractéristiques de cet enseignement essentiellement féminin. Au-delà des contenus et des modalités, l'intérêt porte sur l'enrôlement des femmes dans cette éducation qui leur était dévolue et qui a constitué une étape importante de leur accès à l'école et à la professionnalisation. À cet égard, je crois qu'il était important de rendre hommage aux femmes qui l'ont porté, qui l'ont défini, qui l'ont fait évoluer et qui ont saisi les opportunités pour le transformer en des formations plus adaptées à l'esprit du temps tout en contribuant à l'émancipation des femmes et à leur conquête progressive d'égalité.

Quel regard portez-vous sur ces établissements ?
Joel Lebeaume :
Ces établissements sont des exemples intéressants pour comprendre les enjeux éducatifs et les contenus prescrits dans ce contexte singulier. Ils révèlent aussi les intentions généreuses pour offrir aux élèves les plus démunis un enseignement d'urgence. Ce sont aujourd'hui des souvenirs d'une époque révolue mais que la mémoire collective tend à caricaturer alors qu'ils ont vécu grâce à une adhésion des publics, certes parfois très réservée. L'existence de ces établissements résulte aussi d'un processus complexe de légitimation d'une scolarisation qui répond aux enjeux culturels, sociaux et économiques très prégnants pendant près d'un siècle qu'ont été la promotion du bonheur familial, du confort domestique, des appareils ménagers puis de la consommation de masse.

Existe-t-il encore, en France ou ailleurs, de tels lieux d'apprentissage ?
Joel Lebeaume :
Je crois que ces lieux d'apprentissage sont rares aujourd'hui dans les pays développés bien que les contenus de nutrition, de couture, de vie pratique soient dans de nombreux pays insérés dans les programmes scolaires des écoles mixtes.

Aujourd'hui, ça nous parait lunaire comme initiative. Mais comment étaient perçues ces écoles à l'époque où elles avaient pignon sur rue ?
Joel Lebeaume :
À l'échelle internationale, l'adhésion des familles à l'enseignement ménager a été plus ou moins forte car les mères considéraient que l'école devait avoir une ambition plus grande et car elles considéraient que la transmission familiale était la meilleure façon de préparer leurs filles à la vie. Comme pour l'enseignement agricole, l'ancrage scientifique et technique de l'enseignement ménager s'est imposé en rupture de la transmission mimétique des gestes. On apprenait plus et mieux au cours ménager qu'à la maison. Ces écoles étaient alors reconnues, d'autant qu'elles délivraient des certificats voire des diplômes qui reconnaissaient les acquis.