"Je suis grosse, et alors ? ", Grace, 25 ans, assume sans complexe

Grace a 25 ans et assume son surpoids sous le soleil corse. Elle n'est pas montée sur la balance depuis plusieurs années. Aux dernières nouvelles, l'aiguille indiquait 116 kilos. Cette photographe de mode, dont les mensurations s'élèvent à 113-102-134, nous raconte aujourd'hui son corps, le sexe, ses rondeurs XXL, le regard des autres et de la société.

"Je suis grosse, et alors ? ", Grace, 25 ans, assume sans complexe
© Instagram @lagrosseencorse

De plus en plus de personnes grosses prennent la parole afin de lutter contre la grossophobie, néologisme que l'on peut traduire par la discrimination, la stigmatisation et le rejet des personnes en surpoids. Dans les médias, Daria Marx et Coucou les Girls incarnent toutes les deux ce combat aux côtés de nombreuses femmes actives sur Instagram qui, entre rires et larmes, témoignent des violences dont elles font l'objet, au travail, dans la rue ou dans leurs relations. Victimes au quotidien de regards et de remarques désobligeants – autrement dit de Fat Shaming, les "gros" sont épiés, observés et cherchent leur place dans un environnement qui ne cesse de leur rappeler qu'ils en prennent un peu trop. Grace, 25 ans, plus de 100 kilos et présente sur Instagram avec le compte La Grosse en Corse, a accepté de se confier à nous et de nous raconter sa vie, son corps, ses victoires et ses moments de moins bien. Elle partage un message positif, qui s'ajoute à tous ceux qui contribuent à faire bouger les mentalités et briser les diktats du corps parfait.

"J'ai grandi dans une boulangerie, j'ai été élevée par des pains au chocolat"

Je pense que j'ai un peu perdu de poids. C'est parce que je me suis mise au roller. Mais je ne fais pas ça pour maigrir, juste pour m'amuser ! Mon tour de poitrine est de 113 centimètres, mon tour de taille de 102 et mon tour de hanche de 134. Je pèse plus de 100 kilos mais je ne suis pas montée sur la balance depuis des années. Ça m'énerve les chiffres. Je suis grosse et c'est comme ça. Le terme ne m'a jamais effrayée.

Peut-être qu'à l'époque du collège, je n'étais pas aussi à l'aise avec le mot que je peux l'être aujourd'hui. En même temps, ça ne m'empêchait pas de le prononcer. Je disais déjà être grosse et je n'essayais pas de me persuader du contraire ! J'ai été élevée dans une boulangerie, par des pains au chocolat et des croissants. Chez moi, on aime manger, et manger, ça m'a toujours paru normal, si bien que mon corps m'a toujours paru normal.

"Plus jeune, j'étais le parfait cliché de la bonne copine grosse et marrante"

Ado, on se moquait gentiment de moi et de mon prénom. Le hasard fait drôlement bien les choses, c'est vrai. Je m'appelle Grace. Néanmoins, j'ai passé plus de temps à entendre "Grace la limace" que "Grace elle est grasse". Ce sont plutôt les regards qui me pesaient. Mais je m'assumais, je me suis toujours assumée. J'avais même les cheveux roses. Mon look était légèrement excessif. Je ne me cachais pas, ou peut-être que si, peut-être que je cherchais à attirer les regards autrement, au-delà de mes formes et de mon appétit.

Finalement, plus jeune, j'étais le parfait cliché de la bonne copine grosse et marrante. Avec moi, on se marrait tout le temps et ça m'allait bien. Le seul terrain sur lequel je manquais d'aise et de confiance, c'était le terrain de l'amour. Je n'osais pas aller vers les garçons et dès que je voyais qu'il y avait possibilité, j'étais super méfiante. Faut dire qu'un épisode m'a marquée. Avec un garçon, on se tournait un peu autour, et une copine lui parlait souvent de moi. J'y croyais, jusqu'au jour où il m'a envoyé un message pour me dire : "Mais en fait, t'es trop grosse". J'ai fui les histoires de cœur, du moins je n'ai jamais couru après. J'avais peur d'être rejetée à cause de mon corps. Je restais avec mes amies, je profitais avec elles et me confortais dans l'idée que le dossier de l'amour, je l'ouvrirai plus tard. C'était sans doute un évitement de ma part, mais ça ne me rendait pas malheureuse.

Grace © Instagram @lagrosseencorse

"Tu es belle, mais tu serais encore plus belle si tu maigrissais !"

Je n'ai jamais voulu faire de régimes et je n'ai jamais ressenti le besoin de maigrir. Pourtant, j'en ai entendu des choses comme "tu es belle mais tu serais encore plus belle si tu maigrissais !". La seule chose, c'est que parfois je me demandais : comment serait ma vie si j'étais mince ? Peut-être plus simple avec les garçons, et encore. 

J'ai vu ma mère faire du yo-yo toute sa vie. Elle a toujours couru après un poids idéal, et je l'ai vu se fatiguer. J'ai une image négative des régimes, de cette prise de contrôle, de cette privation. C'est le meilleur moyen de se fâcher avec son corps et son reflet dans le miroir. Je ne me suis jamais fâchée avec mon miroir, peut-être parce que je ne regardais pas tellement mon corps à l'époque. Je ne m'attardais pas sur lui, pas encore. J'étais plus à l'aise avec l'enveloppe que la nudité. J'aimais m'habiller, m'apprêter, me maquiller.

Si ma mère est tombée dans le piège des régimes, elle ne m'a jamais mis le nez dedans. Je n'ai jamais été privée. Mes parents ne m'ont jamais fait de remarques. J'ai toujours été traitée comme une personne normale, ce que je suis. Même ma grand-mère, hyper fine et coquette, ne m'a jamais encouragée à maigrir. On m'a toujours foutu la paix et mes amis ont toujours fait preuve de la même bienveillance. Avoir grandi dans ce cadre est certainement la raison pour laquelle je suis bien dans ma peau aujourd'hui. On m'a toujours renvoyé une image très positive de moi-même.

"On m'a exclue d'un manège à cause de mon corps"

J'entends complètement le combat contre la grossophobie, même si je n'ai pas le sentiment d'en être victime. Pourtant, les regards sont là. Simplement, avec le temps, je ne les vois plus, ou moins. Je dirais même que je vois davantage les regards positifs. C'est un état d'esprit et chaque jour, je progresse. Il n'empêche que certaines scènes désagréables sont ancrées en moi, dans mes souvenirs.

Par exemple, il y a presque dix ans, à la fête foraine de Tours, j'ai été exclue d'un manège, rapport à mon poids. C'était une question de sécurité. On m'a offert des tickets pour d'autres manèges. Je sais que le personnel n'y était pour rien mais c'était très dur. J'ai fondu en larmes. Pour autant, je ne suis pas partie de là en me disant qu'il fallait maigrir.

Idem quand je me suis installée en Corse il y a sept ans. Il faisait très chaud, je voulais aller faire les magasins, je portais un short. Je suis rentrée dans la galerie marchande d'Ajaccio, et tout le monde regardait (et tout le monde portait un short...) mes jambes avec insistance. Je lisais dans les yeux : elle n'a pas honte ? Pourquoi s'habille-t-elle comme ça ? Les Ajacciens sont très portés sur le physique, les apparences. Là-bas, certaines femmes font du 42, elles ont de petits bourrelets à peine visibles et envisagent malgré tout de faire de la chirurgie ! Bref, j'étais à l'aube de ma nouvelle vie dans le sud, et heureusement que j'avais confiance en moi pour passer au-delà.

L'année dernière, j'ai fait une randonnée. J'ai de l'endurance mais c'était très physique. Sur la fin, j'ai croisé deux jeunes qui m'ont vue en train de galérer. Ils ont ri. Ils ont ri à cause de mon poids, et parce que je ramais. J'étais crevée, j'ai fini en pleurs. C'était la goutte d'eau. Je tente de ne plus m'attarder là-dessus. Certaines personnes sont intolérantes, méchantes, et je trouve ça débile. Critiquer de grosses cuisses c'est comme critiquer un nez rebondi : qu'est-ce qu'on s'en fout, en réalité ?

"Grâce à mon premier amour, ma relation avec le sexe opposé s'est détendue"

J'ai participé à l'élection Miss Ronde Corse, à 21 ans. C'est lors de cet événement que j'ai rencontré mon premier amour. Il a eu un coup de foudre pour moi. J'ai vu que je lui plaisais et j'ai osé m'ouvrir pour la première fois. Il aimait vraiment les rondes. Il est venu remplir de confiance ma part de vulnérabilité. Grâce à lui, je me suis vue différemment. J'étais enfin belle "en entier et pour tout le monde". Après ça, ma relation avec le sexe opposé s'est détendue. C'est un peu comme si mon mec m'avait présenté mon corps pour de vrai. Plus d'évitement, de triche. Je l'aimais déjà mais j'ai compris pourquoi je l'aimais.

Je suis arrivée troisième dauphine et cette histoire a duré trois ans. Il avait quatorze ans de plus que moi. Je crois que cet écart d'âge me rassurait. C'était un mec sérieux qui ne se foutait pas de moi. En plus, à l'époque, j'étais certaine que les mecs de ma génération n'aimaient pas les femmes rondes, qu'ils étaient portés sur le physique. Finalement, aujourd'hui, je comprends que si les jeunes de mon âge sont surtout attirés par les minces, c'est parce qu'ils n'assument pas d'aimer les rondes. C'est davantage une question d'image, de personne au bras, que de goût.

"Le regard des femmes pèse davantage que les regards des hommes"

Je n'ai pas appréhendé mon premier rapport sexuel. Mon mec m'aimait vraiment, il aimait vraiment mon corps. Je crois que tout dépend avec qui on est. Il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré un mec que je ne le sentais pas et j'ai gardé mon tee-shirt. Il était là pour le sexe, il y avait quelque chose de malsain. La différence avec mon ex, c'était l'amour. Voilà, quand il y a de l'amour, on oublie la taille, le poids, il n'est plus question de ça mais question de partage.

Aujourd'hui, j'ai gagné en confiance les hommes. Finalement, ce qui me gêne le plus, c'est le regard des femmes. Quand je me fais belle pour aller en soirée, quand je plais, quand je ris avec des hommes et que je suis bien dans mes baskets, je vois les autres femmes me regarder. Est-ce qu'elles me jugent ou m'envient ? Je n'en sais rien. Peut-être qu'elles trouvent ça chouette que je m'assume, peut-être qu'elles se disent qu'elles ne pourraient jamais sortir comme ça. Avec les hommes, j'ai réalisé que c'était bien plus simple : si tu ne plais pas, ils ne regardent pas.

Grace © Instagram @lagrosseencorse

"La société met une pression de dingue. Il faut mincir, être belle et fine, gommer sa cellulite et avoir les dents blanches"

J'ai envie de dire aux filles qui sont rondes ou complexent de profiter de la vie. On s'en fout des autres. Mais je sais que ce n'est pas facile, qu'on ne passe au-dessus comme ça. La société met une pression de dingue. Il faut mincir, être belle et fine, gommer sa cellulite et avoir les dents blanches, et c'est chiant. J'entends qu'on puisse être mal dans sa peau alors même qu'on fait un 40. C'est dans la tête tout ça, ça vient aussi du passé, de l'entourage, du regard des parents, du monde qui nous entoure.

J'encourage les filles à suivre des comptes body positive sur les réseaux sociaux. Quitte à voir des corps partout, autant qu'ils soient variés et "normaux". Gros, petits, minces, noirs, blancs, roux, tâchés… Tous ces comptes aident à se sentir belle. Moi, je n'arrive pas à être très active sur Instagram, mais j'aime partager des photos et je vois combien mes portraits font du bien aux gens. Je ne m'attendais pas à ça, preuve qu'il y a vrai besoin. Quelque part, je me sens chanceuse de ne pas subir toute cette pression, d'être bien dans mon corps et de ne pas gaspiller mon énergie à maigrir ou m'aimer. Mon énergie, je la dépense dans la vie, le fun, l'amour !

"Je suis grosse, et alors ? ", Grace, 25 ans, assume sans complexe
"Je suis grosse, et alors ? ", Grace, 25 ans, assume sans complexe

De plus en plus de personnes grosses prennent la parole afin de lutter contre la grossophobie , néologisme que l'on peut traduire par la discrimination, la stigmatisation et le rejet des personnes en surpoids. Dans les médias, Daria Marx et Coucou...