Thierry Beccaro, ex-enfant battu : "Ma vie s'est arrêtée à 17 ans"

Thierry Beccaro se confie sur la violence qu'il a subie sous les coups de son père, dans le documentaire "Bouche Cousue", diffusé le 18 novembre à 22h30 sur France 2. L'ancien animateur de "Motus" nous raconte ses angoisses, ses traumatismes, le pardon à son père, sa propre paternité...

Thierry Beccaro, ex-enfant battu : "Ma vie s'est arrêtée à 17 ans"
© Avenet Pascal/ABACA

"Mon repère quand j'étais jeune n'était pas la Croix Rouge mais la croix verte", nous explique-t-il. Savoir qu'une pharmacie n'était pas loin le rassurait. C'était son quotidien d'enfant battu. Thierry Beccaro livre un témoignage à la fois poignant et nécessaire dans le documentaire produit par Mélissa Theuriau, Bouche Cousue, diffusé le 18 novembre à 22h30 sur France 2, juste après la fiction La Maladroite, d'Éléonore Faucher, à 21h05. En France, 72 enfants meurent de maltraitances chaque année, selon des chiffres des inspections générales des affaires sociales (Igas). C'est pour tenter d'empêcher ces drames et aider les adultes ayant subi ces violences dans leur passé que Thierry Beccaro raconte son histoire.
Pendant des décennies, personne ne se doutait que l'animateur sympathique et bienveillant portait sur ses épaules le poids des violences que lui faisait subir son père dans son enfance. Dans Motus et Télématin, le roi des boutades, c'était lui. Un moyen de se reconstruire, de prendre sa revanche sur le passé au gré des rires et des sourires des téléspectateurs et du public. Un long cheminement qu'il nous raconte avec émotion...

N'est-il pas particulièrement douloureux de témoigner ainsi et évoquer cette période de votre vie ?
Thierry Beccaro :
Je n'aurais pas pu le faire si je n'avais pas fait tout le travail que j'ai fait il y a quelques années, sur un divan. C'est compliqué et cela demande du courage. Une analyse vous fait revivre les moments traumatisants. 

Parvient-on réellement à se relever de cette épreuve ?
Thierry Beccaro : 
Sur le divan j'avais face à moi une sorte de puzzle, les pièces étaient totalement dispersées. Mais lorsqu'il est reconstitué, cela fait un beau paysage ! Je souhaite à ces enfants qui vivent ce que j'ai vécu, de s'en tirer le mieux possible. Il m'a fallu du courage, mais c'est surtout le petit Thierry qui en a eu ! Pour en être arrivé jusque là, il faut être sacrément balèze… On peut s'en sortir, c'est pour cela que j'arrive à raconter mon histoire. 

Cela passe-t-il par le lâcher prise ? Avez-vous réussi à vous libérer de votre colère ?
Thierry Beccaro : 
J'ai toujours un sac à dos, mais je n'ai plus de rancœur. Le travail continue, j'apprends encore à me libérer de mes peurs, mes angoisses, mais j'ai les outils, au moins. D'ailleurs, je suis toujours en relation avec mon psychanalyste. Il ne faut pas rester dans la colère sinon l'on s'auto-dévore, même si c'est facile à dire... 

"J'ai pardonné à mon père sur son lit de mort"

Avez-vous pardonné à votre père ?
Thierry Beccaro : 
Oui, il est arrivé en fin de vie il y a cinq ans. Avec ma sœur, nous l'avons accompagné, et il arrive un moment où la maladie vous fait reconsidérer les choses. Mon père était sur son lit de mort, je lui ai caressé le front, et je lui ai pardonné. Je ne pouvais plus être en colère, je n'en ressentais plus le besoin. À cet instant, j'étais devenu le papa de mon papa. 
En dehors des moments où il buvait, mon père était un mec formidable, qui était d'une bonté incroyable, mais ses démons se sont emparés de lui et il devenait quelqu'un d'autre… Quand j'ai compris cela sur le divan, après avoir, en quelque sorte, mené une enquête intérieure, cela a été incroyable !

Qu'est-ce qui a aidé ce petit Thierry à tenir le coup ? À quoi vous êtes-vous raccroché ?
Thierry Beccaro : 
C'est fou, en voyant des clichés de moi enfant, avec ma femme, je me suis rendu compte que sur toutes les photos, j'ai le sourire ! Elle m'a dit: "Tu sais pourquoi ? Parce que tu étais plus fort que ça". Cela m'a scotché… Beaucoup d'enfants dans la souffrance sont d'une dignité et d'une force incroyable. 

"Je pensais que si mon père me frappait, le problème venait de moi"

Votre enfance, vous l'avez vécue dans la peur. Vous appréhendiez ce moment où votre père rentrait le soir…
Thierry Beccaro : 
J'entendais ses pas, je l'entendais monter l'escalier. Et j'étais terrorisé. Je me recroquevillais instantanément. Mais je pensais que si mon père me frappait, le problème venait de moi. Un enfant, ça défend ses parents, ça n'a pas la notion de la dénonciation. Mon histoire s'est passée dans les années 60, à cette époque, je vivais dans la peur et en même temps, j'aimais mes parents, je n'avais pas la construction psychologique pour prendre du recul, il n'y avait pas le 119, on sortait de la guerre d'Algérie et l'on disait: "Une fessée ou une claque, ça n'a jamais tué personne". Les violences éducatives ordinaires...

Et puis, il y a ce jour où vous voyez votre père pointer un fusil sur votre mère, à 17 ans…
Thierry Beccaro : 
C'est quelque chose que l'esprit d'un enfant ou d'un adolescent ne peut pas envisager. C'est de l'ordre du film. J'en avais vu des films policiers où les gens se menaçaient avec des fusils, mais tout à coup j'ai assisté à cela ! Je suis mort ce jour-là, ma vie s'est arrêtée. Le coup, c'est comme si je l'avais reçu. Les mots ont disparu de mon cerveau, je suis resté très longtemps sans parler. Plus tard, quelqu'un m'a dit: "Tu te rends compte que tu as présenté pendant 30 ans, sans rien dire à personne, un jeu qui s'appelle 'Motus'" ? (Il s'arrête) J'ai eu des frissons. Et lorsque Mélissa Theuriau m'a dit que le documentaire s'appellerait Bouche Cousue, je me suis dit que la boucle était bouclée. Motus et Bouche Cousue

"J'ai connu la dépression, l'abus de médicaments..."

Comment se passe le dialogue avec votre mère ? 
Thierry Beccaro :
Reparler de cette époque avec ma mère a été l'un des moments difficiles que j'ai vécu à la sortie de mon livre, (Je Suis Né à 17 ans, sorti en 2018, dans lequel il avait révélé avoir été un enfant battu, ndlr). Les membres de ma famille ont été très touchés, pas forcément dans le bon sens du terme. J'avais travaillé avec ma mère sur l'ouvrage et je l'avais prévenue: "Maman, ce sera un livre difficile, mais tu verras, c'est un livre d'amour, il n'y a pas de jugement ou de revanche". Je sais que cela a été douloureux pour elle.
La prochaine fois que je la verrai, ce que j'ai envie de lui dire, si jamais elle est froissée ou attristée par ce que je raconte dans le documentaire, c'est : "Maman, ne sois pas en colère, ce témoignage me permettra de mener un combat pour les autres". 

Comment a réagi votre entourage à la sortie de votre livre ?
Thierry Beccaro : 
Après la sortie de mon livre, certains membres de la famille disaient à ma mère: "Mais on l'a encore vu tout souriant, ce matin à la télé, qu'est-ce qui lui prend de raconter ça ?". Comme si j'inventais… Ma mère aussi a pu tomber dans le déni : "Je ne me souviens pas trop de ça, si j'avais été là, tu sais…" Et je lui disais : "Oui mais maman, tu n'étais pas là. Tout cela se passait quand tu n'étais pas là". Sans compter qu'elle aussi subissait la violence d'un homme très amoureux mais très jaloux. 
Tout ce que je fais, ce n'est pas pour culpabiliser l'auteur, mais pour aider les victimes. J'ai connu la dépression, l'abus de médicaments... J'ai manqué de confiance, j'avance toujours les épaules un peu recroquevillées, j'ai mis 30 ans avant d'accepter de participer à l'émission Fort Boyard. Pendant 29 ans, je trouvais des prétextes pour ne pas le faire parce que la peur me paralysait. Je veux éviter aux autres de passer par tout ça…

"Je ne voulais pas être père"

Puis, vous avez eu des enfants (Pauline, 36 ans, Clara, 21 ans, et Lucas, 17 ans). Avez-vous eu peur de la paternité, de reproduire certains comportements du votre ?
Thierry Beccaro : 
J'étais tétanisé ! Avant d'avoir mon premier enfant, je ne voulais pas être père, parce que je me disais que j'allais forcément reproduire le comportement du mien. Puis, ma petite Pauline est arrivée sur cette merveilleuse planète. Avant sa naissance, je me suis dit : "Pourvu que ce soit une fille !" Puis, j'ai eu une deuxième fille… et enfin un garçon. Et je peux vous dire que je n'ai jamais levé la main sur eux ! Cette fameuse répétition que j'ai tant redouté, n'est pas une fatalité. 
Je réfléchis beaucoup à notre place sur cette Terre. Je me dis que j'ai certainement vécu tout ça… pour que je comprenne ce qu'il ne faut pas faire. 

Avez-vous la foi ?
Thierry Beccaro : 
Je pense que oui. Lorsque je suis de passage dans un endroit, j'aime bien entrer dans l'église ou la cathédrale et m'asseoir discrètement à l'arrière, dans le silence. Je ne vais pas à la messe, je ne suis pas pratiquant, mais c'est comme un petit rendez-vous secret avec le silence, peut-être avec Dieu, la lumière… Je me promène, j'aime bien regarder la croix, la vierge, les saints qui sont mis en évidence. 

Qu'est-ce que vous diriez à ce petit enfant que vous étiez ?
Thierry Beccaro : 
C'est fou que vous me posiez la question, c'est un exercice que j'ai fait en psychanalyse. (Il prend une profonde respiration) Quand je vois la photo de moi à six ans, je prends ce gamin par la main et je lui dis : "Tu vois, c'est fini… On en a vécu des choses ! Maintenant, tu peux être tranquille, il ne se passera plus rien. Tu as un joli sourire, des bonnes joues, tu es magnifique. Je suis désolé que l'on t'ait fait subir ça, mais c'est du passé, allez viens..." Et on irait marcher…

Malgré tout, avez-vous des regrets, des choses que vous auriez changées dans votre parcours ?
Thierry Beccaro : 
J'aurais aimé éviter certaines choses, mais la question est excellente car... où est-ce que j'en serais si j'étais passé par un autre chemin ? Un jour, une psy m'a dit : "Et si vous disiez merci à votre papa et votre maman ?" J'ai failli tomber de ma chaise ! J'étais encore très en colère. Et en même temps, cette détresse m'a fait écouter la radio, écrire, découvrir la musique, la poésie…
Paradoxe ultime : lorsque je suis jeune, c'est mon père qui me fait rentrer à la maison de la radio. Il vend des voitures à un animateur réputé de l'époque. Un été, à 17 ans, après cet épisode du fusil, je commence à la radio, aux droits d'auteur, dans un petit coin de studio. Et c'est la révélation, le bonheur. Et s'en suivent plein d'autres joies : l'animation, le théâtre… Si je prenais le petit Thierry par la main, là, je lui dirais : "Dis-donc, on s'est pas mal débrouillé, qu'est-ce que tu en penses ?" À cet instant, je le vois. Il est à côté de moi. Je crois qu'il me fait un grand sourire.

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"Bouche Cousue"

Ne manquez pas le documentaire Bouche Cousue, diffusé le 18 novembre à 22h30 sur France 2, juste après la fiction La Maladroite, d'Éléonore Faucher, à 21h05.