Leyla Bouzid : "J'ai fait ce film pour pour inviter à l'amour, au désir et à la fusion des deux"

Après avoir filmé une révolution de l'extérieur dans "A peine j'ouvre les yeux", Leyla Bouzid filme celle de l'intériorité dans "Une Histoire d'Amour et de Désir", en salles le 1er septembre. Elle y brosse le portrait sensuel et sublime d'un jeune étudiant de la Sorbonne trop pudique pour céder à l'appel du corps de celle qu'il aime. La cinéaste tunisienne commente son magnifique travail pour le Journal des Femmes.

Leyla Bouzid : "J'ai fait ce film pour pour inviter à l'amour, au désir et à la fusion des deux"
© Pyramide Distribution

Leyla Bouzid érotise le corps masculin

Dans ma vie, j'ai été en contact avec de jeunes hommes à la timidité extrême et touchante, explique Leyla Bouzid. Des personnes submergées par leur désir mais n'arrivant pas toujours à le prendre en charge. Et ça, je n'ai pas eu l'impression de l'avoir vu filmé au cinéma. Pour Une Histoire d'Amour et de Désir, j'ai donc visualisé un jeune homme de culture arabe, laquelle renferme l'idée d'une virilité ostentatoire, d'un certain machisme. A croire qu'il n'y a pas de place pour un autre type de personnalité.
La timidité d'Ahmed, le héros, est intrinsèque à son monde intérieur. Il aime la lecture, a des visions épurées du monde… Mais il serait erroné de ne voir que son arabité. Il y a des garçons timides partout, qui doutent. C'est un modèle qui manque. Il n'y a pas de récit d'apprentissage pour de jeunes hommes.
On ne peut pas mettre la dramatisation des premiers émois que sur de jeunes femmes, avec ce stress amplifié sur la sexualité féminine par la société et par toute une multitude de narrations, jusque dans les médias. La première fois des jeunes hommes, c'est quasiment un non-lieu. Comme s'il n'y avait rien qui se jouait à ce niveau. Qu'on soit un homme ou une femme, on est toutes et tous marqués de la même façon pour la première expérience sexuelle.
J'ai fait ce film pour pour inviter à l'amour, au désir et à la fusion des deux, lesquels se cristallisent dans la même personne. Mon envie était par ailleurs d'érotiser le corps masculin. Je l'ai clairement dit à Sami Outalbali, qui incarne le personnage principal. Je voulais que son corps suscite des émois, des désirs. Il n'y a aucune raison que l'érotisme ne soit l'apanage que du féminin.

Une Histoire d'Amour et de Désir... pour se libérer par les mots

J'ai ressenti quelque chose de très fort en découvrant Le jardin parfumé (Manuel d'érotologie arabe du Cheikh Nefzaoui). C'est un récit très connu, qui a beaucoup circulé et qui vient de Tunisie. Et je n'en avais jamais entendu parler. A partir de là, je me suis intéressée à ce pan de la littérature.

"L'érotisme m'intéresse au cinéma et j'avais envie qu'il passe par les mots, par la littérature, en opposition à la pornographie."

C'est une nécessité que de remettre aujourd'hui un peu de complexité, de diversité et de sens dans un discours réducteur et simpliste sur la culture arabe et le monde oriental, dit musulman. Quand j'entends furtivement des débats autour de l'enseignement de la langue arabe, ça me rend triste car je n'arrive pas à comprendre comment on peut accuser une langue, qui porte une culture riche et foisonnante, de pouvoir rendre quelqu'un extrémiste. La connaissance permet au contraire l'ouverture. Si on donnait accès à la culture arabe, ça changerait.
Je voulais en tout cas aborder l'érotisme par les mots, par ce que les livres ont d'organique. C'était un défi de réalisation et j'ai eu la chance d'avoir des acteurs magnifiques, dont les très belles voix apportent beaucoup à cette entreprise. Tout ça est le résultat de longues réflexions autour de la question suivante : comment rendre la littérature palpable ? Et c'est du travail! On essaye de faire en sorte que ça fonctionne par des idées de mise en scène, de choix de costume, de texture, de papier pour les livres, de la voix des acteurs et de leur forte charge sensuelle qui rend le tout très incarné. Tous ces éléments s'emboitent.     

Sami Outalbali et Zbeida Belhajamor dans "Une histoire d'amour et de désir". © Pyramide Dsitribution

Zbeida et Ahmed : une fascination mutuelle 

A peine j'ouvre les yeux, mon précédent film, parlait d'extériorité. Une histoire d'amour et de désir parle de l'intériorité. L'antagonisme d'Ahmed est Ahmed. C'est très complexe. Je voulais montrer ce bouillonnement intérieur avec des choses qui se cristallisent les unes aux autres et dressent le portrait de son existence à l'instant où il la vit. Le film se revendique de l'héritage de la littérature arabe.
Vous savez, d'un côté, il y a tout un pan de la littérature platonique qui n'est pas une invitation à la consommation physique et, de l'autre, celle qui est un appel à la jouissance. Je voulais réconcilier les deux en disant "Allez-y, c'est puissant quand il y a de l'amour et du désir… Il faut se laisser aller à ça".
Quand j'ai fini le scénario, je craignais de ne pas trouver le bon Ahmed. J'ai vu Sami Outalbali dans la minisérie Fiertés de Philippe Faucon : il était beau, typé, jeune… Je me suis dit qu'il pourrait être Ahmed. J'ai bu un café avec lui. Il adhérait complètement au projet, il était le personnage et était d'accord avec cette idée d'érotisation du corps masculin. On a fait plusieurs essais et tout marchait. Il lit beaucoup et aime ça. Du coup, les scènes littéraires sont directement incarnées. Il porte aussi en lui beaucoup de sensualité. Pour moi, c'était par ailleurs primordial que le choix de Farah se fasse après et en fonction de celui d'Ahmed. Je voulais ainsi qu'à la rencontre les corps se répondent, qu'il y ait une alchimie. J'ai fait un casting à Tunis. Et j'ai vu Zbeida Belhajamor, que j'avais croisée plus jeune pour A peine j'ouvre les yeux. Zbeida et Ahmed se sont vus et il y a directement eu une fascination mutuelle, palpable, une évidence entre eux. En préparant le film, ils ne se sont plus rencontrés pour garder cette spontanéité. Je voulais qu'ils se fréquentent peu en dehors du tournage. Cette chose qui circulait entre eux était très précieuse et je voulais la sauvegarder à tout prix.