Danielle Arbid : "Le sexe, c'est facile à trouver… pas l'amour"

"Passion Simple" est la 5e réalisation de la cinéaste franco-libanaise Danielle Arbid. Pour les besoins de cette adaptation fiévreuse du livre homonyme d'Annie Ernaux, l'intéressée plonge la brillante Laetitia Dosch dans une relation amoureuse aussi violente qu'extatique. Elle revient sur trois facettes de cette œuvre.

Danielle Arbid : "Le sexe, c'est facile à trouver… pas l'amour"
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Passion du livre

La force d'Annie Ernaux et de son livre réside dans son style. Elle s'utilise comme un cobaye, de manière presque clinique, pour parler de tout le monde à travers elle. Cette approche m'a liée à cet écrit, qui est peut-être venu à un moment particulier de ma vie. Je le gardais dans ma poche comme un talisman, je le lisais souvent et je l'offrais à tous mes amis qui tombaient amoureux. L'histoire en soi est basique : aimer passionnément quelqu'un, attendre, s'effacer devant lui.elle, capituler. Elle raconte ça étape par étape, à l'instar d'un inventaire. Elle le dit : c'est une chance de tomber amoureux.
Aujourd'hui, c'est facile de coucher. Mais tomber amoureux est beaucoup plus difficile. Ernaux parle aussi de sentiments que l'on peut traduire cinématographiquement dans toutes les langues. C'était un défi de porter ça à l'écran. Et si j'ai sauté le pas, c'est grâce au courage de cette femme qui se raconte en faisant face. Elle n'est pas victime ou torturée. Ce livre était une lumière à mes yeux. Les bouquins de sexe ne parlent pas d'amour et ceux d'amour ne parlent pas de sexe. Annie Ernaux réunit les deux. Elle est la Marguerite Duras d'aujourd'hui, une femme engagée, avec du style. Elle regarde en face d'elle. Qu'est-ce que le féminisme si ce n'est avoir la tête haute en avouant ses propres faiblesses ? Là est la modernité. Quand je l'ai rencontrée, elle était émue et émouvante. Je l'ai directement aimée. Et je me suis approprié son histoire. Après avoir vu le film, elle m'a dit : "Je me suis oubliée". Ce qui est le plus beau compliment possible.  

Passion amoureuse

Il faut du courage pour vivre ce genre d'amour, pour s'enivrer sans arrière-pensée morale ou sociale… L'héroïne du récit est victime de son propre amour mais pas de l'homme qu'elle aime. Elle vit les choses à fond et c'est ce qui est beau. Elle ne cherche pas à contrôler les choses, elle suit son flow. D'après mon expérience personnelle, il faut y aller et c'est une chance. Ce n'est pas donné à tout le monde de vivre une grande histoire d'amour. Comme le dit Lacan: "On veut donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas" Psychanalytiquement, c'est peut-être ça la bonne définition. C'est en tout cas mieux de souffrir que de ne pas le connaître.
De nos jours, le luxe est de tomber amoureux; c'est ce que tout le monde cherche. C'est pour ça que les applis de rencontres sont un succès et que tout le monde y est. Après, le sexe, c'est facile à trouver… mais pas l'amour. Par le passé, on pensait davantage au sexe. C'est désormais derrière l'amour que l'on court, parce qu'on se sent en vie comme ça. Il est comme une drogue. Une fois qu'on y touche, on en veut encore. On n'en est jamais rassasié. On n'en a jamais assez et ce, à n'importe quel âge. C'est la seule manière de sentir qu'on se confond avec quelqu'un d'autre. Cette fusion est rare, l'amour doit être puissant pour avoir l'impression qu'on vit à deux.  

Laetitia Dosch dans "Passion Simple" de Danielle Arbid. © Pyramide Distribution

Passion pour une actrice

Ce film a mis du temps à se faire. Pendant une période de deux mois, j'ai beaucoup douté car je voulais trouver la bonne personne ; celle qui me pousse et me redonne l'envie. Et ça a été Laetitia Dosch. Je respecte son indépendance, son intelligence, son intellectualité. Elle est drôle, sensible et surtout libre de son corps, de tout, elle réfléchit au-delà d'être nu. J'admire ça. En la rencontrant, c'était une évidence. Elle est belle aussi, et je voulais donner corps à cette beauté en allant au-delà du burlesque de la girl next door qu'elle a souvent jouée… On s'est côtoyé, on a fait des lectures mais pas trop de répétitions, on a dîné ensemble, on est sortis…
Je ne peux pas travailler sans amitié. La confiance arrive avec elle. Laetitia et moi avons beaucoup de respect l'une pour l'autre. C'était un plaisir de se voir, de discuter. Sur les scènes de sexe notamment, tout était très écrit. Les acteurs savaient à quoi s'attendre, ils n'étaient jamais surpris à l'arrivée. Pour le personnage principal, je me suis inspirée des héroïnes buñueliennes, de Deneuve dans les années 70.
Il y a aussi cet éclairage direct, très blanc, parce que je voulais que ça explose de lumière. Pour moi, c'est facile de filmer le sexe. J'aime filmer les corps comme en peinture, en sculpture ; c'est de la grâce. Quand j'immortalise l'acte sexuel, je l'appréhende comme une chorégraphie, un mouvement, des sentiments, mais pas du sexe. C'est ce qui met à l'aise les acteurs. Je ne cherche pas à montrer. J'envisage le corps comme un territoire du cinéma.