Mariana Di Girólamo : "EMA est une flamme qui vous hypnotise"

Elle est à l'affiche le 2 septembre d'EMA, le nouveau long-métrage du chilien Pablo Larraín. Mariana Di Girólamo, 29 ans, y incarne une chorégraphe, malmenée par les blessures d'une adoption ratée et d'une maternité contrariée, qui tente de trouver son chemin -entre chaos et fulgurances- vers la liberté, dans une ville de Valparaiso sublimée. Entretien.

Mariana Di Girólamo : "EMA est une flamme qui vous hypnotise"
© Maria Laura Antonelli/SIPA

La thématique des adoptions qui tournent mal n'est pas courante au cinéma. C'est un sujet fort. Comment êtes-vous allée à sa rencontre ?
Mariana Di Girólamo :
C'est effectivement une thématique sociale forte, dont on ne parle pas dans la fiction et même dans la réalité. Et pourtant, ça a lieu au Chili. Au moment où nous avons tourné le film, environ 1,2% des enfants étaient renvoyés au Sename -Service National des Mineurs. Il s'agit de l'institution à partir de laquelle se font les adoptions. Depuis de nombreuses années, c'est un organisme très controversé. Il l'est encore plus aujourd'hui. Il y a eu des cas d'abus avérés, de prostitution et de violence. Même s'il fait partie du système social de notre pays, nous avons lancé un appel pour qu'il cesse d'exister et soit remplacé par une institution qui protège vraiment les droits des enfants. Mon personnage Ema et son mari Gastón n'ont pas eu droit à un bébé. Ils ont eu accès à un enfant plus âgé qui est arrivé à eux avec un traumatisme, un contexte et un parcours qui font qu'ils prennent finalement la décision de le renvoyer. C'est à ce moment qu'Ema entreprend ce voyage de libération et, peut-être aussi, de regrets.

Pablo Larraín explique qu'il a créé le personnage d'Ema autour de vous. Comment avez-vous travaillé à cet effet ?
Mariana Di Girólamo :
Je crois que ça a avant tout été un travail de confiance entre nous. C'est un cinéaste que j'admire depuis longtemps déjà. Je trouve son travail vraiment fascinant. Tout s'est passé lors d'une réunion que nous avons eue, au cours de laquelle nous avons partagé des idées. Il a fini par m'appeler pour m'annoncer qu'il voulait que je sois l'héroïne, Ema. Nous avons donc commencé par le thème de la danse, pour laquelle j'avais des compétences que je n'avais jamais développées professionnellement. Nous avons fait des ajustements de garde-robe, quelques tests d'éclairage, mais c'était tout. Nous n'avons pas échangé tant de mots que ça avec Pablo. C'était plutôt un travail de lecture. Dès le départ, il m'a dit que la communication entre nous allait être vitale. C'était le cas. Sans scénario et ni répétition préalables, c'était un travail dans l'ici-et-maintenant, dans le présent, dans la concentration absolue et la liberté de se laisser porter

"Ema est comme un astre"

Pablo dit de vous : "Elle peut être un géant comme une personne très fragile". Cette description vous convient-elle ?  
Mariana Di Girólamo :
Je ne savais pas qu'il avait dit ça. Cela a en tout cas du sens pour moi. Il m'a dit que j'avais un tempérament d'acier. J'ai découvert que lorsque je ressens le besoin de me concentrer sur un travail passionnant, j'aborde les choses vraiment en profondeur. Quand je dois travailler, je suis "la fille de la rigueur". Les gens sont très surpris de ce que je suis, de mon apparence, de mon ton de voix, de ma physionomie, sûrement parce que je ne suis pas comme Ema. Pour l'interpréter, je me suis éloignée de moi. C'était un travail fascinant et stimulant. J'ai dû apprendre d'elle.

Mariana Di Girólamo dans "EMA". © Potemkine Films

Ema est un personnage très métaphorique. On peut la considérer comme un soleil, avec tous les éléments qui tournent autour d'elle. La voyez-vous ainsi ?
Mariana Di Girólamo :
En effet, Ema est comme un astre. Elle est comme ce soleil incandescent qui apparaît à la première séquence de danse, comme un feu de camp qui rassemble les gens, comme cette flamme qui vous fascine et vous hypnotise. Et en même temps, cela peut vous brûler et vous blesser. C'est comme l'énergie d'un lance-flammes.

"Je devais ressembler à une danseuse professionnelle"

Ema s'exprime avec son corps. Est-ce selon vous le meilleur moyen de dire l'indicible ?
Mariana Di Girólamo : Oui ! Dans la danse, Ema trouve la libération et aussi la passion. Pour elle, danser c'est communiquer. La libération, c'est aussi la séduction. C'est un outil puissant par lequel Ema séduit et on le constate très clairement dans le film. Elle s'ennuie de ce monde, de la danse contemporaine savante, peut-être élitiste, et décide, avec ses amis, ses camarades de classe, de sortir dans la rue, pour voir, toucher et rencontrer ce rythme urbain qu'est le reggaeton. Une danse collective, peut-être atavique, sensuelle. Ema est en constante recherche. Elle n'est pas satisfaite. Rechercher, rechercher, rechercher, trouver, s'ennuyer, continuer à chercher.

De quelle façon avez-vous abordé les séquences de danse ?
Mariana Di Girólamo : Ça a été un travail acharné de près de deux mois. J'ai travaillé avec la compagnie de José Luis Vidal. J'avais aussi des professeurs particuliers très généreux avec lesquels j'ai dû apprendre la chorégraphie de la première séquence. En parallèle, j'ai également suivi des cours de ballet pour mieux comprendre la posture de mon corps, mes membres, où ils commencent, où ils finissent, où commence le mouvement, où le travail se termine. J'ai également progressé grâce aux pilates. Je devais ressembler à une danseuse professionnelle. Mona Valenzuela est la chorégraphe avec laquelle nous avons davantage travaillé la partie urbaine, le reggaeton et ces chorégraphies desquelles je me sens plus proche. Au moment de tourner, c'était un défi pour tout le monde. La danse, comme je l'ai déjà dit, représente une partie fondamentale de cette histoire et de ce qui constitue Ema.

"Je me suis beaucoup demandé si ce nom de famille allait être un fardeau"

De qui tenez-vous votre fibre artistique ?
Mariana Di Girólamo : Elle vient de ma famille. Mes parents sont tous deux des artistes plasticiens, ils se sont rencontrés en étudiant l'art à l'Université du Chili. Ils ont choisi un parcours d'artiste indépendant. Aujourd'hui, ma mère se consacre à la peinture, au tissage et mon père à la production audiovisuelle. Mon grand-père, Claudio Di Girolamo, était une personnalité très importante dans la culture et les arts de notre pays. Il a été le fondateur d'un théâtre emblématique -appelé Teatro Ictus-, scénographe, peintre, dramaturge, metteur en scène... Je me suis beaucoup demandé si ce nom de famille allait être un fardeau. Mais pour moi, il est un immense honneur ; je veux juste être une meilleure artiste, apprendre davantage et me nourrir de ce merveilleux héritage familial venant de mes ancêtres et de ceux qui sont toujours vivants. Je les admire. Vous savez, j'ai grandi dans une maison pleine de peintures, avec certaines odeurs, certains matériaux.... Bien qu'étant dans une école "non-artistique", j'étais très concentrée sur l'art, la musique ; j'ai toujours aimé le monde des arts du spectacle, de la danse, du chant... A la base, j'ai étudié l'obstétrique pendant un an et demi pour devenir sage-femme. C'est en prenant un cours de théâtre que j'ai réalisé que je vibrais pour cet endroit. J'ai adoré le vertige que procure le spectacle vivant, la recherche des costumes, l'apprentissage du scénario, le travail collectif...

Mariana Di Girólamo dans "EMA". © Potemkine Films

Vous avez commencé votre carrière dans les tele-novelas. Qu'est-ce que vous y avez appris ?
Mariana Di Girólamo :
Oui, après mes études d'arts dramatiques, j'ai commencé ma carrière professionnelle sur la chaîne de télévision Mega. Là, j'ai participé à trois feuilletons d'affilée. Mes mentors Paola Volpato, Ingrid Cruz et Patricia Rivadeneira ont été très précieux. Je voudrais souligner que la télévision enseigne la rigueur. C'est quelque chose que je n'ai connu nulle part ailleurs. Cela fonctionne du lundi au samedi.

Votre rôle dans EMA a dû vous ouvrir de nombreuses portes. Quels sont vos projets ?
Mariana Di Girólamo :
Ema m'a effectivement ouvert de nombreuses portes. J'ai eu l'opportunité de parcourir le monde en présentant le film, de rencontrer des gens de l'industrie. J'ai signé avec une agence américaine très importante. Grâce à cela, j'ai fait des auditions pour les États-Unis. Nous attendons par ailleurs d'enregistrer la deuxième saison de La Jauría. Je travaille également sur un projet de fiction radiophonique autour d'une pièce de théâtre intitulée Romeo y Julián, version homo pop du classique shakespearien. Je planche sur un autre travail expérimental via WhatsApp, appelé Amor de Cuarentena. Enfin, à la fin du mois de septembre sortira La Verónica de Leonardo Medel.

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