Noémie Merlant (JUMBO) : "Si je ne fais rien, il faut que je sois dans l'eau"

Etoile de plus en plus brillante du cinéma français, Noémie Merlant, impressionnante dans "Portrait de la Jeune Fille en Feu" de Céline Sciamma. Elle est ce 1er juillet à l'affiche de "Jumbo", premier long-métrage de Zoé Wittock, et campe, avec aplomb et poésie, une jeune fille qui tombe amoureux d'un manège. Un rôle atypique qu'elle épouse de toute sa conviction.

Noémie Merlant (JUMBO) : "Si je ne fais rien, il faut que je sois dans l'eau"
© Christopher Smith/AP/SIPA

Prix Lumière de la meilleure actrice il y a quelques semaines pour sa magnifique prestation dans Portrait de la Jeune Fille en Feu de Céline Sciamma, face à Adèle Haenel, Noémie Merlant connait une irrésistible ascension vers les cimes du cinéma français. Tandis qu'elle termine actuellement le montage de son premier film en tant que réalisatrice, la jeune femme, révélée en 2014 par la cinéaste Marie-Castille Mention-Schaar (Les Héritiers, Le Ciel Attendra), se distingue en ce début d'année dans un premier film étonnant : Jumbo, de Zoé Wittock, en salles le 1er juillet. Elle y incarne une jeune fille solitaire et lunaire qui s'amourache de l'attraction-phare d'un parc d'attraction, au grand dam de sa mère (Emmanuelle Bercot), qui ne comprend rien à son objectophilie. Le Journal des Femmes est allé à sa rencontre.  

Aviez-vous entendu parler de cette femme qui a épousé la Tour Eiffel ? (en 2007, une Américaine amoureuse des objets s'est mariée avec le monument parisien, ndlr) Que vous inspire ce type d'info ?
Noémie Merlant : J'avais dû en entendre vaguement parler mais je ne m'étais pas plus renseignée que ça. A l'époque, j'étais vraiment jeune et c'était pour moi un fait divers digne d'une blague. Mais j'avoue que tout ce qui est hors norme, original et qui mène ailleurs, m'intéresse. Toutes les formes d'amour peuvent être belles, enrichissantes et nous donner un nouveau regard sur les choses.

Connaissiez-vous l'objectophilie avant d'accepter ce projet ?
Noémie Merlant :
Non, je n'y connaissais absolument rien. Je ne savais même pas que ce terme existait. J'avais vu un mec tomber amoureux de son canapé dans une série américaine. Mais c'était tourné en blague. Du coup, je n'avais pas conscience que ça existait. J'aime aller là où j'ai peur. Je suis par exemple terrorisée par les manèges. Je vais généralement dans des fêtes foraines pour les barbes-à-papa, les churros au Nutella, ou tirer sur des ballons.

Le premier jour de tournage, c'était effrayant. Mais cette peur a créé un dialogue entre Jumbo et moi ; je lui parlais pour me rassurer parce que je craignais l'attraction, l'accident… Je me suis forcée à aimer ça. Le film parle justement du pouvoir de la croyance et j'ai moi-même lâché prise. Le challenge était en tout cas d'amener le spectateur vers Jeanne et de lui faire ressentir la réalité de son amour. J'ai d'ailleurs envisagé ce récit comme une " vraie " histoire d'amour en auscultant notamment la naissance du désir.

Avec Zoé Wittock, la réalisatrice, on a beaucoup échangé en amont pour trouver le corps du personnage. Jeanne est introvertie, timide, surtout face aux humains avec lesquels elle a du mal à interagir. Elle ne connait pas les attentes et les désirs des autres alors que, face au manège, elle est elle-même, ouverte, souriante. J'aime le fait qu'on ne connaisse pas vraiment son passé. Elle a une autre vision du monde, elle voit différemment les mouvements, les couleurs… Et ça peut provoquer en elle une sensation d'extase, d'orgasme… On parle de l'objectophilie sans donner l'impression de mettre en scène une bête curieuse, sans ce côté sombre ou glauque… Je me suis identifiée à Jeanne, de par son côté renfermée. Je me suis également reconnue dans sa sensibilité aux choses, aux objets…

Noémie Merlant dans "Jumbo". © Rezo Films

Et vous, où allez-vous dans vos moments lunaires ?
Noémie Merlant :
Assez loin… (rires) Je me déconnecte souvent pour mieux me reconnecter à la vie. J'ai toujours eu un peu la tête dans les étoiles. Et je pense que ça aide dans le cinéma. Mais bon, sans certitude. (Réflexion) Puisqu'on parle de déconnexion, j'ai dû en passer par là pour oublier tout ce qu'il y avait autour de moi pendant le tournage, de façon à me concentrer sur Jumbo. Notamment pour les scènes étranges où je l'embrasse… Comment on fait ça ? C'est difficile à expliquer. J'aime de toute évidence appréhender les choses par l'émotion, par le ressenti, par la poésie… Ce chemin-là, je le trouve touchant. J'aime aussi la relation que Jeanne entretient avec sa mère, à qui elle essaye de faire comprendre les choses.

Une réplique, lancée contre l'héroïne, cristallise l'idée du film : "Fais-toi soigner !". Le jugement vient ainsi avant la compréhension. Vous le déplorez ?
Noémie Merlant :
Je peux comprendre que la mère pète un câble et dise ça à sa fille. Souvent, les mots vont au-delà du ressenti. A titre personnel, ça me crispe quand même. Les gens doivent pouvoir vivre librement leur notion d'amour, leur recherche de bonheur affectif, leur manière de voir les choses… Il est dangereux de vouloir les faire rentrer dans des moules. Moi, j'essaye toujours de comprendre. Je suis dans l'empathie ; c'est d'ailleurs important d'en avoir dans le métier de comédienne. Se mettre à la place de l'autre, c'est essentiel et vital pour être soi-même plus apaisé. Et je viens d'une famille un peu particulière (rires)… Elle m'a aidée assez petite à accepter la différence.  

Donnez-vous une importance parfois démesurée aux objets ?   
Noémie Merlant :
J'adore les objets mais je n'ai pas ce côté : "Je veux absolument les garder." Cela étant, ils peuvent m'émouvoir à travers ce qu'ils racontent, à commencer par le doudou d'enfance. Chaque objet regorge de souvenirs. Quand j'ai commencé la médiation il y a quelques années, ça m'a donné un tout nouveau regard sur les choses, sur la nature… Il y a cette idée de contemplation en général, le fait d'apprendre à regarder avec un certain détachement, avec un apaisement profond, en se reconnectant aux matières, aux odeurs, aux bruits… Je m'en suis servie pour ce rôle …

"Adèle Haenel m'inspire une forme de douceur"

Avez-vous toutefois un objet fétiche ?
Noémie Merlant :
C'est un peu con mais c'est mon sac à dos. Où que j'aille, j'ai toujours besoin d'en avoir un pour y contenir ma vie, les choses qui me sont importantes… C'est un peu comme les enfants qui emportent un doudou à l'extérieur pour avoir un lien avec la maison. Je suis souvent en voyage donc mon sac à dos et mes affaires constituent ma maison. Tout le monde se fout de ma gueule à cause ça, y compris sur les tournages où il n'est jamais loin… (rires) 

Avez-vous une lubie bizarre, qui est incomprise par les autres ?     
Noémie Merlant :
Ce n'est peut-être pas bizarre mais j'ai un rapport particulier avec l'eau. J'adore être dans l'eau. Souvent, j'ai des manques et je réalise que ça vient de là, de ce besoin. J'adore nager, être dans une baignoire, une rivière, la mère...

Et du côté des addictions ?
Noémie Merlant :
Le travail… Je me sens reposée que quand je travaille. Si je ne fais rien, il faut que je sois dans l'eau. (rires)

Noémie Merlant dans "Jumbo". © Rezo Films

Votre carrière a décollé ces dernières années, avec notamment Portrait de la Jeune fille en Feu pour lequel vous avez obtenu le prix Lumière de la Meilleure Actrice. Comment vivez-vous ce succès ?
Noémie Merlant :
J'ai beaucoup de chance. J'ai toujours rêvé de faire ce métier, d'en vivre, d'avoir des propositions riches… C'est un luxe parce que ce n'est jamais gagné. Je suis fière, contente et assez sereine. J'essaye de penser avec distance. Autour de soi, ça peut changer. Il faut savoir être bien accompagnée et ce n'est pas évident. Je prends mes repères.

On vous sent fusionnelle avec Adèle Haenel. Qu'est-ce qu'elle vous a appris de plus précieux ?
Noémie Merlant :
Je la remercie d'avoir parlé au nom des victimes et, plus tard, de s'être levée lors des César. Comme Céline Sciamma, c'est une femme qui m'inspire une forme de douceur, notamment dans l'intime. Toutes les deux sont, à mes yeux, un accompagnement, un dialogue, une manière pour moi de me poser les bonnes questions, d'être dans le bon dosage, dans la meilleure compréhension de ce que je suis et de ce que je veux. J'éprouve un immense amour et beaucoup de respect pour elles. Elles me guident.

Comment avez-vous vécu la Cérémonie des César ?
Noémie Merlant :
Encore une fois, je suis fière de les avoir accompagnées avec ce film. Ces moments douloureux amènent à autre chose, ils permettent le mouvement et évitent la stagnation. Là, je pense qu'on avance face à l'adversité. Il y a un dialogue qui s'installe et des choses qui bougent. Je vois beaucoup d'hommes qui sont dans cette envie de mouvement. Ce qui est agréable.

Vous êtes-vous retrouvée dans la tribune de Virginie Despentes ?
Noémie Merlant :
A un moment de ma vie, j'ai eu besoin de voir des femmes se lever et prendre la parole pour dire leur vérité. Cela fait du bien pour y aller, pour oser communiquer, pour comprendre ce qu'on veut ; ça remet en tout cas en question ma vision des choses, ça engage vraiment un dialogue avec moi-même. Après les César, tout le monde, à tous les niveaux, même loin du métier, s'est mis à parler. Les gens ont essayé de comprendre les points de vue des uns et des autres. Tout ça est positif.

Avez-vous quitté la salle quand Roman Polanski a été sacré meilleur réalisateur ?
Noémie Merlant :
Oui, je les ai suivies après avoir pris le sac à main d'Adèle qui était resté par terre…

JUMBO réalisé par Zoé Wittock avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot... (1H33), au cinéma le 1er juillet 2020