Golshifteh Farahani : "Les gens me prennent pour une folle"

Elle irradie l'écran dans "Un Divan à Tunis", le premier long-métrage de la cinéaste Manèle Labidi, en salles le 12 février. Pour les besoins de cette parenthèse solaire, la sublime Golshifteh Farahani incarne une psychothérapeute qui s'installe en banlieue de Tunis. L'occasion de persister habilement dans le sillon de la comédie.

Golshifteh Farahani : "Les gens me prennent pour une folle"
© LAURENT VU/SIPA

A 36 ans, elle est l'une des jeunes actrices à la filmographie la plus enviable. On y croise Jim Jarmusch, Abbass Kiarostami, Asghar Fahradi, Christophe Honoré ou encore Marjane Satrapi. Les caméras de chaque cinéaste tombent amoureuses de la comédienne Golshifteh Farahani et de son regard à la fois doux et puissant. En ce début d'année, la star iranienne, désormais exilée; se distingue avec brio et humour dans Un Divan à Tunis, le premier long-métrage de la réalisatrice franco-tunisienne Manèle Labidi. Elle campe précisément une psy qui quitte Paris pour s'établir en banlieue de Tunis, au sortir de la révolution. A son chevet ? Des habitants aux blessures multiples. Le ton est drôle et léger, comme celui qu'elle installe en interview. 

Vous n'avez jamais l'air de vous prendre au sérieux. Vous dégagez une empathie immédiate… C'est ça le secret de votre carrière ?
Golshifteh Farahani
 : Je ne sais pas… L'empathie constitue certainement une grande partie de moi. Tout comme la compassion et l'amour. Je crois aussi être honnête. J'endosse toujours mes rôles avec beaucoup de vérité. Je ne mens pas. Il y a cette fameuse phrase qui dit que les acteurs peuvent mentir facilement… J'en suis incapable, ça se voit tout de suite en plus. Pour moi, être actrice est un métier où on doit restituer la vérité. C'est d'ailleurs ce que je cherche à travers mes personnages.  

"Instinctive et émotionnelle" : c'est ainsi que vous définit Manèle Labidi. Etes-vous d'accord avec son analyse ?
Golshifteh Farahani
 : Oui, elle a raison. Mes émotions sont en dehors de moi. Souvent, je ne contrôle plus rien, ni la tristesse ni la compassion… Et ça devient facile de les attraper.

A quel moment de votre vie jouer est devenu une nécessité ?
Golshifteh Farahani
 : Deux semaines avant mon départ pour Vienne, où je devais étudier la musique… Je n'y suis plus allée. Je me souviens : j'écoutais du Metallica, du moins je crois, et je me suis demandée quel serait mon chemin, moi qui n'était pas forcément branchée musique classique. C'est quelque chose qui est souvent réservé à une élite. Cela dit, je joue encore du piano quand je peux et quand je veux. La musique est toujours en moi. Mais pour répondre à votre question… (elle s'interrompt et reprend) Avec un père très de gauche, je me suis dit que le cinéma me donnerait plus d'influence sur les masses. J'ai joué dans une pièce de théâtre avec mes amis à 17 ans. Ça m'a donné l'occasion d'être en rendez-vous avec moi-même. J'ai vu à quel point ce métier est fort. C'est comme de traverser l'océan de sa vie à bord d'un bateau ou d'un sous-marin.

"Etre une fille, ça ne m'a jamais arrêtée"

Qu'est-ce qui vous touche le plus sur la thématique du retour, très présente dans Un Divan à Tunis ?
Golshifteh Farahani
 : Quand j'ai lu le scénario, je n'ai pas focalisé sur ça… Mais plutôt sur les situations dans lesquelles se retrouvent les personnages. J'ai beaucoup ri. L'héroïne, que j'incarne, règle ses propres problèmes avec des gens drôles et absurdes. Le scénario aborde des sujets sérieux et dramatiques sur le ton de la comédie et ça me plait.

Golshifteh Farahani dans "Un Divan à Tunis". © Diaphana Distribution

Selma observe beaucoup avant de parler. Elle est très pragmatique. Est-ce que vous êtes comme ça aussi ?
Golshifteh Farahani
 : Je suis plutôt observatrice. Je ne juge pas les autres. Je vois toujours les gens au-delà de leur sexualité, de leur origine, de leur métier, de leur classe sociale… Je les vois l'âme nue. Et je veux que le monde me voie de la même manière. J'ai dû me battre contre ça. Etre une fille, ça ne m'a jamais arrêtée. Etre iranienne ou artiste non plus… Je n'ai jamais voulu être dans une case.

Du coup, ça doit être épuisant qu'on vous renvoie toujours à votre identité iranienne, non ?
Golshifteh Farahani
 : On n'a pas beaucoup d'Iraniens qui peuvent s'exprimer dans les médias sur leur pays, sans propagande ni slogan. Les médias n'ont pas accès à eux car ces derniers ont peur de parler et de finir emprisonnés. Alors, je comprends que je sois devenue, malgré moi, une ambassadrice médiatique. En ce moment, je suis plutôt triste… Le niveau d'absurdité a dépassé les limites. Ce n'est pas possible… Ça va aller où ? Tout le monde me demande ce que j'en pense. Avec l'Iran, c'est un grand 8 et on ne sait jamais quel sera le prochain virage. C'est comme quatre saisons le même jour.

Revenons sur le film… En tant qu'observatrice, qu'est-ce qui vous a le plus saisie dans la société tunisienne ?
Golshifteh Farahani
 : Sa douceur. que je n'ai pas sentie au Maroc ou en Egypte. Ce sens de l'humour doux, cette féminité, même chez les hommes, comme la terre… C'est très doux, sans bruit, calme… Ça m'a beaucoup plu. Les plantes sont surprenantes là-bas ; elles sont heureuses, contentes…Même au milieu d'une rue pleine de poubelles, un bougainvillier jaillit avec des fleurs brillantes. On dirait des rois et des reines. Il n'y a pas une plante malheureuse dans ce pays.

"J'aime la poésie persane, c'est une grande partie de moi…"

La psychothérapie : vous y accordez de l'importance ?
Golshifteh Farahani
 : Je crois au pouvoir des mots. En revanche, la psychanalyse, qui vise à analyser son propre égo, ne marche pas pour moi car j'ai un caractère très absurde. C'est comme une tâche de café ou de vin sur une veste qu'on analyse sans donner de solution pour s'en débarrasser. Avec la méditation, on se fout de comprendre cette tâche, on veut plutôt l'enlever. Je préfère ce raisonnement.

Golshifteh Farahani dans "Un Divan à Tunis". © Diaphana Distribution

Vous parlez souvent en métaphores… Vous semblez rêveuse. On aimerait presque voir le monde à travers vos yeux. D'où vient cette poésie ? Des illustres poètes persans Khayyam ou Hafez ?
Golshifteh Farahani
 : J'aime la poésie persane, c'est une grande partie de moi… En fait, c'est drôle… Je réalise de plus en plus que, si je veux me faire comprendre, les images me viennent plus facilement à l'esprit. Ça prend du temps d'intellectualiser, surtout en français, alors qu'avec des métaphores c'est plus facile.

Est-ce que ça va mieux entre l'administration française et vous ?
Golshifteh Farahani
 : Ça n'a jamais été avec l'administration française. Personne ne passe du bon temps avec l'administration dans ce pays. En plus, ils utilisent exprès des mots incompréhensibles pour la personne en face.

Qu'est-ce qui vous a plu à votre arrivée en France ?
Golshifteh Farahani
 : Au-début, rien ne me plaisait. Je connaissais la France en tant que touriste. En tant qu'exilée, j'ai mis 7 ans pour aimer ne serait-ce que les arbres… Rien n'allait. C'était un moment noir, tout était noir, mauvais, moche, terrible. Maintenant, je suis amoureuse de la France, de Paris sous les nuages. J'aime tout. Même quand les Français râlent, j'ai de la compassion pour eux et les trouve mignons. Mon amour pour la France et sa culture est inconditionnel.

"J'ai une personnalité drôle, surtout quand je suis à l'aise"

La comédie, ça fait du bien après une pléthore de rôles dramatiques ?
Golshifteh Farahani
 : Oui, vraiment… Ridley Scott m'a dit que j'étais faite pour la comédie. J'ai une personnalité drôle, surtout quand je suis à l'aise. J'ai brûlé le bois de la cave de ma tragédie et là, je suis prête à me plonger dans les comédies. On peut faire comprendre le tragique avec le rire ; ça touche un autre endroit de l'âme. Le monde a besoin de rire.

Qu'est-ce qui vous fait rire du coup ?
Golshifteh Farahani
 : Les choses enfantines. Les gens me prennent pour une folle. La seule personne qui partage cet humour, c'est Alain Chabat. Tous les deux, on rigole de choses tellement nulles (rires).