Susan Sarandon : "J'ai commencé à sortir avec des garçons très tard"

Susan Sarandon incarne la maman de Kit Harington dans le sublime "Ma vie avec John F. Donovan" de Xavier Dolan. Rencontre avec une icône au charme intact et à l'intelligence inspirante.

Susan Sarandon : "J'ai commencé à sortir avec des garçons très tard"
© Michel Euler/AP/SIPA

Après Anne Dorval (Mommy, J'ai tué ma mère) ou Nathalie Baye (Juste la fin du monde, Laurence Anyways), Susan Sarandon rejoint la fascinante galerie de mères nées de l'imaginaire du cinéaste Québécois Xavier Dolan. Dans Ma vie avec John F. Donovan, la star de Thelma et Louise et La Dernière Marche incarne avec brio la maman d'un acteur tourmenté (Kit Harington), star d'une série télé ultra populaire, qui entretient une correspondance bouleversante avec un fan d'une dizaine d'années (Jacob Tremblay). La mine éclatante –impossible de lui donner 72 ans–, l'icône du cinéma américain s'exprime sur Dolan, son enfance et son rôle de mère. Entretien.  

Quelle a été votre impression la première fois que vous avez vu Xavier Dolan ?
Susan Sarandon : Mommy m'a soufflée. C'est un film inhabituel, émouvant, drôle et brut aussi. Quand j'ai rencontré Xavier, il était enthousiaste et savait exactement où il voulait aller sur Ma vie avec John F. Donovan. Et ça, c'est quelque chose qui a de la valeur à mes yeux. Je demande toujours aux cinéastes qui font appel à moi ce qui les motive. Leurs réponses sont quelquefois très mauvaises, je sens qu'ils ne sont pas toujours investis. In fine, je privilégie ceux qui sont animés par leur passion pour le cinéma. Xavier est un cinéaste, un vrai. Tout lui importe, du papier peint à la couleur des costumes en passant par les coiffures… Il est à l'affût de chaque détail. C'est le genre d'engagement artistique qu'on ne retrouve pas souvent aux Etats-Unis parce qu'il y a tant de décisions corporatistes qui échappent aux créateurs. Il arrive souvent que les réalisateurs ne puissent même pas avoir de regard sur le montage. Ça passe par des projections tests, tout est homogénéisé. Les décisionnaires veulent du mainstream. Et si c'est toujours mainstream, ce n'est plus de l'art.       

La figure maternelle est la clé de voute du cinéma de Xavier Dolan. Il semble, au gré des films, se demander ce qu'est véritablement une bonne mère. Avez-vous la réponse ?
Susan Sarandon : (rires) Il faut répéter à ses enfants qu'on croit en eux et valoriser leurs moments de bonheur. Il est également important de s'aimer soi-même, d'être heureux dans sa propre vie. Je dis toujours à mes enfants de se tromper, de faire de grosses erreurs, d'échouer. C'est là qu'on apprend le plus. Etre bon et authentique, c'est la clé de l'épanouissement. Il convient aussi de trouver ce qu'il nous plait de faire et de le faire à fond : c'est la meilleure des choses qui soit. Si vous êtes un professeur génial mais que vous gagnez peu d'argent, est-ce que cela fait de vous quelqu'un qui n'a pas de succès ? Non ! Il y a parfois cette idée de vivre votre vie pour une récompense qui vous attend tout au bout de la route. Je pense qu'il faut changer le curseur de place et se dire que la récompense, c'est tout de suite. Il faut essayer de trouver le moyen d'être heureux maintenant.

"Aujourd'hui, les stars n'ont pas droit à déraper."

J'imagine que ça ne doit pas être facile d'avoir des parents célèbres…
Susan Sarandon : C'est un frein, oui. Quand des parents sont reconnus dans un milieu qui intéresse leur enfant, ça rend les choses plus difficiles. Vous serez toujours considérés comme fils de Susan Sarandon et Tim Robbins, ou d'untel et d'unetelle.

Le film parle de role model. Quel était le vôtre ?
Susan Sarandon : Je n'en avais pas. Je ne regardais pas la télévision. En tant qu'aînée de neuf enfants, j'étais occupée à aider ma famille. Je prenais soin de mes frères et sœurs. J'ai commencé à sortir avec des garçons très tard. Ma première relation sexuelle est aussi arrivée très tard. Il n'y avait pas de place pour la pop culture à la maison. Ma mère n'a écouté que du Sinatra du début à la fin de sa vie : elle avait toute la collection. Je savais que les Beatles existaient. Elvis, c'était lointain. Je ne me suis pas immergée dans cette culture, je ne sortais pas beaucoup. J'étais un peu seule. J'ai joué à la poupée pendant longtemps et il m'arrivait d'écrire des pièces farfelues et insensées sur des danseuses. Je les répétais devant des gens. A l'époque, je n'imaginais pas que l'art et le cinéma pouvaient devenir mon gagne-pain.  

Est-ce plus difficile d'être une célébrité aujourd'hui ?

Susan Sarandon © Mars Films

Susan Sarandon : Les gens prennent désormais tout en photo, de la nourriture aux amis, comme si le moment n'était réel que s'il était photographié. Si vous êtes populaires, les téléphones sont de sortie à l'instant même où vous rentrez dans un restaurant. Que ça vous plaise ou non, c'est un état de fait. Dans le passé, je pouvais faire des erreurs au Château Marmont sans que tout le monde l'apprenne à la minute. Aujourd'hui, les stars n'ont pas droit à déraper parce que tout le monde filme chacun de leurs gestes. La difficulté quand on est connu, c'est de créer sa propre identité en évitant de le faire par le prisme des médias et des images. Malheureusement, il n'y a pas d'espace pour ça, pour se construire. Je rends souvent visite à des enfants dans des écoles. Dans ce contexte, je dis aux plus marginaux qu'ils ont la chance car ils ont l'espace nécessaire pour aller à leur propre découverte. Ce que ne peuvent pas faire les gens populaires, lesquels vivent dans une bulle et mettront longtemps à vraiment embrasser leur véritable identité.

Avez-vous déjà correspondu avec un fan ?
Susan Sarandon : Ce qui est sûr, c'est que je réponds à tout mon courrier. Si quelqu'un m'écrit une lettre détaillée et personnelle, je réponds de manière personnelle. Si c'est une lettre générique alors je me contente de signer une photo, avec un mot de remerciement. Parfois, je me sens mal car j'ouvre une lettre en retard et je lis : " C'est l'anniversaire de mon mari etc… ". J'espère qu'en répondant, même un an plus tard, la personne est encore vivante ou habite à la même adresse (sourire).