Eva Husson : "Les femmes ne sont pas les caméos de l'Histoire"

Eva Husson est celle à qui l'on doit les lumineuses "Filles du Soleil", en salles le 21 novembre. La réalisatrice filme la guerre du côté de celles qui ont pris les armes contre le terrorisme. Une ode féministe portée par Golshifteh Farahani et Emmanuelle Bercot. La cinéaste a évoqué pour nous son combat pour une meilleure reconnaissance des femmes.

Eva Husson : "Les femmes ne sont pas les caméos de l'Histoire"
©  James Gourley/Shutterst/SIPA

Une palme d'or pour Les Filles du Soleil ? Eva Husson, sa réalisatrice, l'espèrait encore, quand nous l'avons rencontrée lors du dernier Festival de Cannes. Son drame sur les soldates du Kurdistan est une fresque flamboyante, gorgée d'espoir. Elle y filme Golshifteh Farahani en combattante rescapée du pire et Emmanuelle Bercot en reporter témoin des horreurs du front. Un film de guerre du point de vue des femmes qui la font. "Naïf", "raté", "à côté de la plaque" : les critiques cannoises n'ont pas été tendres avec les nanas solaires de celle qui signait Bang Gang en 2015. Des réactions symptomatiques de la société macho dont on essaie de se débarrasser, estime la cinéaste. Entretien.

Le Journal des Femmes : Comment est née l'idée du film ?
Eva Husson : J'ai une histoire familiale très marquée par le combat contre le fascisme et l'idéal de la démocratie. Le jour où je suis tombée sur ces anciennes otages devenues combattantes, ça m'a captivée. Personne ne raconte les histoires de femmes. Depuis toujours, la narration est dominée par le regard masculin. Je sens un frémissement, une prise de conscience collective. Ce n'est pas un hasard si je suis là : je m'inscris dans la société, c'est ce moment qui m'a permis d'avoir l'idée du film, de le financer.

Avez-vous ressenti des difficultés à réaliser votre projet parce que vous êtes une femme ?
J'ai fait un film de guerre avec 4 millions d'euros, ce qui est ridicule. On a soulevé des montagnes avec rien du tout. Un film d'homme avec des protagonistes masculins aurait obtenu entre 2 et 4 millions de plus. On a failli ne pas le faire, alors la compétition à Cannes, c'est la cerise sur le gâteau.

Que pensez-vous du grabuge sur le nombre de réalisatrices sélectionnées à Cannes ?
C'est atterrant, obscène, quand on entend qu'on est là juste parce qu'on est femmes. Il y a trois réalisatrices en sélection et on les choisit parce qu'il faut des quotas ? Ces réflexions sont les derniers sursaut d'un cadavre avant sa mort. Ce sont les moments où il y a le plus de protestations qu'on s'affaire à ne pas lâcher ses privilèges. Nous avons enfin accès à plein de choses et il va falloir s'y habituer. Il n'y a pas une seule femme en position de pouvoir dans le cinéma qui a envie d'une domination féminine. Ce n'est ni l'enjeu ni le but. On veut seulement la place qu'on mérite, une place égalitaire.

Les critiques du film sont-elles liées à ce sursaut misogyne ?
Il y a eu beaucoup d'agacement autour du film à cause de la position politique que Thierry Frémaux lui a donné. Ceux qui sous-entendent qu'il y a des femmes en compétition parce qu'elles sont femmes bâchent Les Filles du Soleil parce que c'est un regard auquel ils ne sont pas habitués sur la guerre. Des journalistes me disent leur écœurement de ce qu'il s'est passé. C'est grave. Il va y avoir un moment de réflexion et de digestion.

Vous êtes fière d'incarner ce débat ou embêtée que ça tombe sur vous ?
Je m'en passerais bien, mais c'est inéluctable alors allons-y, faisons bouger les lignes ensemble. C'est un travail collectif, je n'y arriverais pas toute seule. Il faut que la presse souligne le caractère sexiste de certaines critiques. Quand on m'accuse de manière condescendante de ne pas avoir réussi à faire un portrait pertinent du journalisme de guerre... j'ai fait un an de recherches pour ça. Qu'on sous-entende que je n'ai pas fait mon boulot, c'est inadmissible. Pareil quand on me fait la leçon sur la situation géopolitique en Syrie, alors qu'il s'agit de l'Irak.

© Wild Bunch

Pourquoi avoir fait le choix de ne rien nommer, ni le pays, ni les factions, ni l'Etat islamique ?
C'était dangereux pendant l'écriture et le tournage. La situation au Kurdistan est redevenue explosive au moment où nous y étions. Les factions kurdes sont très complexes entre elles. Je ne voulais pas me retrouver prisonnière de débats politiques hyper pointus où les gens allaient penser que j'avais favorisé quelqu'un. Mon propos, c'est les femmes. Le seul moyen de m'extraire de ça, c'était de dire dès le départ que ce n'est pas un document historique, même si c'est très documenté et que je suis sûre de ce que j'avance.

Pourquoi vous servir du combat des kurdes pour délivrer un message féministe universel ?
Leur combat est emblématique parce qu'il est plus grand que plein d'autres, mais les femmes peuvent se reconnaître dans des choses quotidiennes et moins épiques tout au long du film. Le cinéma est une catharsis. On est conscients du pacte fictionnel. C'est important d'honorer toutes celles qui ont été oubliées dans l'histoire. Il n'y a jamais eu de film sur les guerrières, alors que les amazones du Dahomey ont existé et qu'il y a eu un million de femmes russes au front… Il n'y a que des apparitions dans les films. Les femmes sont-elles les caméos de l'histoire ? Non.

Quel est le message que vous voulez faire passer avec Les Filles du Soleil ?
Ce qui m'a portée, c'était de savoir que même lutter contre l'oppression était une victoire. Refuser qu'on nous parle mal parce qu'on est une femme, c'est déjà une réussite. Ces actes de désobéissance civile, on peut toutes les faire.

Avez-vous envie de continuer sur cette lancée de cinéma engagé ?
Mon but n'est pas de faire des films de guerre. Mon prochain projet parlera d'une petite fille en 1963, baladée entre New York et l'Angleterre. Je reste très attachée à l'envie de montrer des personnages féminins non-conventionnels. Ce qui est désespérant quand on est réalisatrice, c'est que ça prend du temps. On peut faire tellement peu de choses dans une vie…

Les prix, c'est important ?
Oui de manière générale. A part peut-être pour Woody Allen ou Jean-Luc Godard. Le fait d'être sélectionnée en compétition au Festival de Cannes avec ce film est une victoire, mais avoir un prix aide encore plus. Il y a différents stades dans l'extase.

Les Filles du Soleil, d'Eva Husson. Avec Golshifteh Farahani et Emmanuelle Bercot. Au cinéma le 21 novembre.