Grossesse en prison : est-ce possible ?

Mener une grossesse alors qu'on est incarcérée, c'est tout le sujet développé par notre expert. Stephan Valentin, docteur en psychologie, s'exprime sur la question, en étroite collaboration avec Diane Chatelut, psychologue à l'UCSA (Unité de Consultations et de Soins Ambulatoires) de la Maison d'Arrêt des femmes de Versailles.

L'annonce d'une grossesse est un événement heureux pour la plupart des femmes, une promesse d'avenir, une projection de soi-même, la création d'une nouvelle vie... L'enfermement au contraire apparaît comme un arrêt brutal de la vie, un temps mis entre parenthèses, un temps suspendu, loin des siens et de la vie active. Ainsi, grossesse et enfermement semblent antinomiques. Mais est-ce à dire que l'on ne peut pas mener une grossesse en milieu carcéral ?

La question de garder l'enfant

Chaque année une cinquantaine d'enfants naît de femmes qui sont incarcérées. Certaines sont tombées enceintes suite à une permission, un parloir, une rencontre en unité de vie familiale, mais pour la plupart la grossesse a démarré avant leur incarcération. Il est même fréquent que la femme découvre sa grossesse au début de la détention. Alors se pose la question de garder ou non l'enfant.
Comme n'importe quelle femme, une femme incarcérée est confrontée à l'ambivalence de son désir d'enfant. Le fait d'être incarcérée ajoute une difficulté supplémentaire dans la décision qui doit être prise. Certaines vont estimer que ce n'est pas le bon moment. Elles ne peuvent pas se représenter enceintes en prison, mener une grossesse loin de leur famille : mari, parents, frères ou sœurs... Pour d'autres, n'étant pas jugées, dans l'incertitude de la durée de leur incarcération, elles ne veulent pas prendre le risque d'accoucher en prison.
En revanche, le désir d'avoir un enfant est tellement fort pour certaines détenues qu'il ne peut être ébranlé par l'incarcération. Être enceinte peut aussi être une façon de ne pas se sentir abandonnée par les siens : le bébé est là en permanence, porteur d'une partie du conjoint. Enfin, il peut arriver qu'une femme instrumentalise sa grossesse, espérant que son état attendrira le juge et les surveillantes et lui apportera de meilleures conditions d'incarcération.

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Vivre avec son enfant en prison. ©   Tomnamon - Fotolia.com

Comment vit-on la grossesse en prison ?

Une fois la décision prise de garder l'enfant, peut-on mener une grossesse comme à l'extérieur ? La grossesse est une aventure physique et psychique, une expérience personnelle et unique qui est propre à chacune. Cela reste le cas en milieu carcéral. Mais il est évident que l'incarcération crée des spécificités. Quelles sont-elles ? Une grossesse en milieu carcéral, c'est tout d'abord beaucoup de contraintes au niveau médical. Le suivi exige de nombreux rendez-vous en milieu hospitalier. Qui dit consultation hospitalière dit extraction médicale. Donc, nécessité d'une escorte de deux surveillantes, ce qui n'est pas toujours possible en fonction de la disponibilité du personnel pénitentiaire. Ainsi, les examens et les échographies sont ils souvent réalisés avec du retard. Les extractions à l'hôpital sont aussi très difficiles à vivre par la détenue qui pour des raisons de sécurité doit déambuler dans l'hôpital "tenue en laisse" (la détenue est menottée et reliée par une chaine à la surveillante). Une situation ressentie comme très humiliante par les détenues. Autre difficulté, pour éviter le risque d'évasion, la date des rendez-vous médicaux ne peut être donnée à la patiente. Cette incertitude provoque une angoisse chez nombre de détenues.
On rencontre entre les différents établissements carcéraux la même disparité qu'entre ville et campagne quant à l'accès aux spécialistes de la grossesse. Certains établissements bénéficient de vacations d'un gynécologue-obstétricien et/ou d'une sage-femme. Alors que d'autres en sont dépourvus. La qualité du suivi s'en ressentira forcément.

Une grossesse angoissante ?

Elle redoute d'accoucher en cellule

La nuit est un moment particulièrement anxiogène pour une détenue enceinte. Elle craint d'avoir des contractions, des douleurs, des complications et que les surveillants de nuit ne l'entendent pas appeler et surtout mettent du temps à venir. À l'approche du terme, elle redoute même d'accoucher en cellule. Même si cela est plutôt d'ordre fantasmatique, l'impossibilité de sortir de la cellule pour demander de l'aide ou téléphoner soi-même accroit l'anxiété de la femme enceinte.
Un autre facteur de stress, et pas des moindres : les répercutions de son "affaire". Prévenue, elle vit dans l'incertitude de ce qui va se passer pour elle : quand sera-t-elle convoquée par le juge, la demande de mise en liberté sera-t-elle acceptée, quand pourra-t-elle voir sa famille au parloir, quand sera-t-elle jugée, quelle sera la sanction ? ferme ou du sursis etc. Toutes ses interrogations, ses craintes, ses attentes sont sources d'un stress permanent qui ne favorise pas une grossesse sereine.

La grossesse, malgré tout

Le tableau qui vient d'être fait de la grossesse en prison ne semble pas idyllique et nous mène à penser qu'il n'est pas aisé d'être enceinte derrière les barreaux. Néanmoins, ces grossesses ont lieu et elles se déroulent bien pour la plupart. Pourquoi ? Parce que même si la femme enceinte se trouve "loin" du circuit hospitalier traditionnel quant au suivi médical, et "loin" des siens quant à l'accompagnement psychologique, elle bénéficie tout de même de beaucoup d'aide et de soutien.
La détenue enceinte trouve très souvent auprès d'une ou plusieurs détenues une mère, une sœur de substitut qui va la materner, l'accompagner tout au long de sa grossesse. Elle bénéficie de l'attention de ses co-cellulaires qui l'exemptent de ménage, cantinent pour elle (possibilité d'acheter des produits à l'extérieur) voire tricotent pour le bébé. Ses conditions de détention s'améliorent : possibilité de douche quotidienne, complément de repas et des surveillantes pour la plupart bienveillantes. Elle peut consulter un psychologue et profiter d'un suivi qu'elle n'aurait pas nécessairement mis en place à l'extérieur. Elle bénéficie également d'un accès facile et rapide au service médical présent en détention 5 à 6 jours par semaine. Ainsi

Elle bénéficie de l'attention de tous

pour certaines femmes, en situation précaire à l'extérieur, isolée sur le plan social, le suivi médical sera bien meilleur en détention.

Nous pouvons maintenant répondre à notre question : oui, il est possible de vivre sa grossesse en prison même si cela impose des contraintes. Grâce à l'implication de l'équipe médicale et à la solidarité qui peut voir le jour entre détenues, ces contraintes peuvent être surmontées.

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