Meurtrie par une césarienne à vif, Sabrina ne veut pas d'autre enfant

Sabrina a 34 ans et un fils de 6 ans. De son accouchement, elle garde un sombre souvenir : le plus beau jour de sa vie est aussi le plus terrible. Victime de violences gynécologiques, la jeune femme a subi une césarienne à vif. Hors de question d'être à nouveau maman dans ces conditions. Confidences d'une femme blessée dans son corps à qui l'"on a volé sa famille".

Meurtrie par une césarienne à vif, Sabrina ne veut pas d'autre enfant
© belchonock

Depuis plusieurs années, les femmes prennent la parole : les violences gynécologiques ne sont pas des faits isolés. Nombreuses sont celles qui témoignent de violences verbales ou physiques lors d'une simple consultation gynéco, d'un parcours PMA, d'une grossesse, d'un accouchement... Sur le moment, nombreuses sont celles qui ne réalisent pas l'impact d'un mot, d'un geste, jusqu'à comprendre qu'elles ont été victimes d'un comportement déplacé et non pas anodin, qui prend bien souvent racine dans une vision encore paternaliste de la médecine. Le praticien sait, la femme "laisse faire". Aujourd'hui, la prise de conscience est globale. Les femmes s'expriment, dénoncent, et le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes a proposé, l'an passé, 26 recommandations pour prévenir ces actes et faciliter leur signalement. Un phénomène courant dont Sabrina, 34 ans, estime avoir payé les frais : non écoutée lors de son accouchement, la jeune maman a souffert et tire aujourd'hui un trait sur la maternité. Une femme abîmée nous raconte ce qu'elle a vécu et le poids de ses souvenirs, lourds de conséquences. 

"L'anesthésie ne fait pas effet, je le signale, on ne m'écoute pas et on m'incise"

Sabrina mène une grossesse heureuse. Tout va bien. La question d'accoucher par voie basse ou en césarienne se pose : son petit garçon est grand. Son gynécologue estime que le passage par voie basse est possible donc préférable. Le bébé est en bonne santé. Sabrina est d'accord. 

Mais à deux semaines du terme, Sabrina est hospitalisée. Elle a de la fièvre, elle est en observation. On décide de déclencher l'accouchement, en vain. Le lendemain, on réitère. Cette fois, c'est concluant. Le travail commence, la future maman est transférée en salle d'accouchement, son bébé est bien positionné. Les contractions sont de plus en plus rapprochées et douloureuses. Elle demande une péridurale. Reste à patienter. Seulement les choses ne se déroulent pas comme prévu. 

"On m'invite à pousser mais mon bébé ne veut pas s'engager. De toute façon, mon col est à 7, ce n'est pas suffisant, il ne passera pas. Le corps médical choisit la sécurité, soit la césarienne, afin d'éviter l'attente et de minimiser les risques. On me dit que tout va bien, que le cœur de mon fils bat, que la poche des eaux a rompu, mais qu'il vaut mieux partir au bloc. Cette décision me convient, je suis une cartésienne. Je vote pour le risque zéro."

Sabrina dit au revoir à son mari. Soudainement, un mauvais pressentiment l'envahit. Quelque chose ne va pas. C'est plus fort qu'elle. Pour autant, elle le sait et le confirme, elle n'a aucune raison de s'inquiéter à ce stade. 

"Une fois au bloc, je suis étonnée de pouvoir bouger mes jambes alors que je suis censée être anesthésiée. Je ne comprends pas. Peut-être que le cathéter a bougé. A ce moment-là, je suis attachée, c'est normal, je suis infirmière et je connais le processus, mais je ne suis pas très à l'aise. Puis on me passe un produit désinfectant sur le ventre et je sens le froid. Je le signale. On ne m'écoute pas, on me dit : non, non, on y va. Je bouge alors mes pieds pour montrer que l'anesthésie ne fait pas effet, on me répond que ça peut arriver. Or le B.A.BA n'est-il pas d'écouter le patient ? On me fait une première incision, et là je plonge en enfer."

"J'ai relâché, je me suis laissé partir, j'ai fait un arrêt cardiaque"

Sabrina prend une grande inspiration et répète que ça fait mal. L'anesthésiste lui répond que non. Il minimise à sa place, rétorque qu'il a injecté la dose nécessaire et suffisante. Sabrina insiste, la douleur est intenable. On lui administre finalement une nouvelle dose, qui ne la soulage pas. Il y a certainement un souci au niveau du cathéter. 

"J'entends que ça bipe, ma tension est en train de chuter. Le gynéco continue son travail et oblige l'équipe à faire quelque chose. D'ailleurs, il m'a confié après coup ne jamais avoir opéré aussi vite car je hurlais. Il ne voulait pas que je souffre longtemps. Je me revois les supplier, tous, de faire quelque chose. Je pleure, je tremble, je m'agite. L'infirmière anesthésiste m'administre quelque chose, j'ignore quoi, sans passer par le cathéter. Là, j'ai un moment de blanc, j'entends simplement une voix qui me dit de tenir bon jusqu'à la sortie du petit. Je me souviens avoir pensé que dès que mon enfant serait là, je pourrais souffler, me détendre, m'endormir, mourir tranquille. J'ai entendu ses larmes et vécu un moment de plénitude. J'ai relâché, je me suis laissé partir, j'ai fait un arrêt cardiaque."

Sabrina nous confie avoir eu le sentiment de ne plus habiter son corps, d'avoir été aspirée ailleurs, dans un océan noir. Elle flottait. Ce n'est que plusieurs jours plus tard qu'on lui a expliqué qu'elle avait certainement fait une embolie amniotique, un accident rare et grave. 

"Je suis tombée en dépression"

"Au réveil, en réanimation, j'entends la sage-femme dire : si elle vous a dit qu'elle avait mal, c'est qu'elle avait mal ! Cette femme avait raison. Mon corps parlait. Jamais je n'aurais joué avec la douleur. Jamais je n'aurais menti. Pourquoi en aurais-je rajouté ?"

De retour au service gynéco, Sabrina discute avec le personnel soignant. On lui dit que l'enfant était en souffrance fœtale, que le temps était compté. Elle ne comprend pas. Tout allait très bien quelques minutes plus tôt. Depuis, elle ne cesse de se demander si son dossier a été falsifié, puisque dans l'histoire, il y a forcément quelqu'un qui ment. Une question restée sans réponse. La jeune femme a hésité à porter plainte. Mais avec quelle énergie ? 

"Je suis tombée en dépression. Pendant un an. J'étais dépassée, je ne dormais plus. C'est terrible de ne pas se sentir écoutée, entendue… C'est comme si personne ne m'avait cru. Aujourd'hui, la seule chose qui me console, c'est de regarder mon fils et de me dire que j'ai sans doute souffert pour toute sa vie, et qu'il ira bien, toujours."

"On m'a volé une partie de ma famille"

Avant la naissance de son fils, Sabrina et son compagnon projetaient d'avoir deux enfants. D'ailleurs, Sabrina a un jumeau. Les liens fraternels sont essentiels à ses yeux. Néanmoins, agrandir la famille n'est plus envisageable. Tomber enceinte, pourquoi pas, mais elle préfère renoncer...

"Une grossesse, oui, mais accoucher, non, plus jamais. On m'a volé une partie de ma famille. Mon compagnon m'a longtemps dit que ça allait passer, s'apaiser, mais c'est impossible. C'est fini, c'est comme ça, j'ai un fils merveilleux, un fils qui me demande pourquoi, le jour de son anniversaire, je souris mais je suis ailleurs, perdue. Je lui ai raconté, je lui ai expliqué que le jour où il était venu au monde, les choses avaient été compliquées, et que c'est pour ça que j'étais suis triste."

Ce que Sabrina dénonce, c'est également le fait de ne pas être comprise par certains de ses proches. Elle a pris ses distances avec quelques personnes afin de se protéger. 

"Quand je racontais mon histoire et qu'on me répondait qu'un accouchement, c'est toujours douloureux, c'était un nouveau coup de poignard. Cette sensation de ne pas être cru perdure. Depuis, je me suis renseignée, j'ai lu des témoignages, et je vois que de nombreuses femmes ont traversé une expérience similaire à la mienne, et combien parfois le monde médical oublie d'inclure le patient, ne le voit pas comme un être humain. Je n'incrimine pas tous les professionnels, je dis juste qu'il est fréquent d'être un morceau de chair sur une table, soumis, qui parle dans le vide, qui a l'impression de déranger."