Burkini : Jean-Claude Kaufmann donne son avis

Moins d'un an après avoir fait des vagues sur les côtes françaises, le burkini émerge à nouveau. La raison ? Un homme d'affaires a voulu organiser une manifestation baptisée "Toutes en burkini sur les plages du Festival de Cannes", aussitôt interdite par la préfecture des Alpes-Maritimes. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui vient de publier un livre sur ledit vêtement, nous a éclairés sur le sujet. Entretien.

Burkini : Jean-Claude Kaufmann donne son avis
© Hollandse Hoogte/SIPA

"Toutes en burkini sur les plages du Festival de Cannes". Ainsi s'intitule le rassemblement qu'a souhaité organiser l'homme d'affaires Rachid Nekkaz en marge des réjouissances de La Croisette. La préfecture des Alpes-Maritimes a rejeté sa requête, en indiquant que "toutes les manifestations sont interdites pendant le Festival de Cannes". Ce qui n'arrêtera pas l'intéressé : "Personne ne peut nous empêcher de nous baigner. A la raison je réponds par la raison, à l'absurde je réponds par l'absurde. Si on nous l'interdit, nous saisirons le Conseil d'Etat", a fait savoir Rachid Nekkaz à Nice-Matin. De quoi relancer les débats sur le burkini, véritable raz-de-marée sociétal de l'été 2016.

Le célèbre et très médiatique sociologue Jean-Claude Kaufmann vient de publier Burkini, autopsie d'un fait divers (aux éditions Les Liens Qui Libèrent). Sollicité l'été dernier pour donner son avis sur "l'affaire du burkini", Kaufmann a fait le point sur le sujet et a pris le temps d'enquêter à partir de sa connaissance de la plage, un lieu qu'il a déjà analysé au milieu des années 1990, en étudiant la questions des seins nus. Son postulat ? Le débat sur le burkini résulte d'une contradiction entre la République et la démocratie, entre la laïcité et la liberté... On a rencontré l'auteur qui nous a donné quelques éléments de compréhension.

Le Journal des Femmes : Dans votre livre, vous ne répondez pas à la question de savoir si le burkini, c'est bien ou pas.

Jean-Claude Kaufmann : Chacun peut avoir son jugement. C'est bien de se dire que ce n'est pas terrible pour les femmes, mais d'autres peuvent tout aussi bien dire d'une vieille dame qu'elle ne devrait pas porter un maillot de bain trop échancré. On n'arrête pas de juger sur la plage, parce que c'est un lieu d'extrême liberté où il n'y a pas de motifs d'interdiction, sauf celui de trouble à l'ordre public. L'an passé, il y a en effet eu un risque sur la plage de Cisco. Sauf qu'ici le trouble venait de ceux qui voulaient expulser la femme en burkini et la déshabiller. C'est un vêtement qui donne à réfléchir sur notre société.

Les arrêtés anti-burkini sont-ils liberticides ou est-ce le burkini qui l'est ?

On ne peut pas vivre sans règles de fonctionnement. Les gens les fabriquent eux-mêmes : elles sont non-obligatoires, mais permettent le vivre ensemble. Tout se joue sur un système de regards. Lors de mon enquête sur les seins nus, j'ai découvert qu'il y avait des choses qui accrochent le regard, qualifiées d'anormales ou d'impudiques, comme le soutien-gorge sur la plage. C'est pareil pour le burkini. On va vite va voir envie de juger : les idées s'embrouillent et on va faire l'amalgame avec les femmes voilées. D'autant plus que ce nom est une catastrophe absolue. Il ne vient pas des islamistes, mais du gouvernement australien. A l'inverse de la burqa, il ne couvre pas le visage contrairement au facekini chinois. Il y a malheureusement cette idée de burqa et de femmes emprisonnées en Afghanistan.

Comment se créent les normes ?

En collectivité, il faut des règles et des repères. En France, on est passés d'une ancienne société avec des règles de fonctionnement explicites – où il y avait des choses interdites ou autorisées – à une société ouverte. C'est un paradoxe : plus on est dans une société qui autorise tout, plus on cherche à produire des normes. Aujourd'hui, elles ne sont pas obligatoires, mais elles ne sont pas explicitées.  Par exemple, une dame âgée tombe le haut sur la place : elle va accrocher les regards, créer le malaise et se rhabiller. En revanche, si elle assume, les regards vont glisser sur elle, les gens vont s'habituer et elle va pouvoir rester topless. Il y a cette phrase, que j'ai souvent entendue en enquêtant : "Chacun fait ce qu'il veut, mais..." Quand on n'est pas dans la norme, il faut s'expliquer et c'est fatiguant. D'où le désir de savoir où elle se situe et de rentrer dedans pour avoir une vie plus paisible. La norme agace tout le monde : on veut être créatif, original, anticonformiste. Dans une foule, on va chercher les repères de comportement non pas pour s'aligner, mais pour être différent. On n'est pas dans une société si ouverte que ça.

Le burkini était-il révélateur de l'ambiance en France ?

L'affaire du burkini est arrivée un mois après l'attentat de Nice, dans la même région. Sur le même modèle que le "Chacun fait ce qu'il veut, mais...", il y a le "Je ne suis pas raciste, mais..." Ou encore le "On est chez nous" des électeurs FN. Sauf que c'est illusoire : le "Français de souche" n'existe pas. L'histoire de la France, c'est un brassage de populations, à l'intérieur de frontières qui ont bougé. En remontant, il n'y a pas de noyau dur de francais pur. L'identité nationale existe, mais c'est un récit collectif. Ceux qui sont ensemble dans une communauté racontent ce qu'est être Francais a un moment donné, qui n'arrête pas de changer. Le Francais de 1917 n'a rien à voir avec celui de 2017. Il y a des personnes qui ont du mal face à la complexité de la modernité. Il y a dès lors une nostalgie du temps du village ou c'était plus simple à vivre. On va donc dévier vers les nouveaux arrivants un peu différents, en se disant que ce serait plus simple si on restait entre nous, chez nous. Il y a un glissement qui s'opère, une fixation, qui va libérer le fait "que le burkini, ça ne va pas". On va se demander : "Qu'est-ce que ça vient faire sur l'une de nos plages ?" En disant ça, on n'a pas l'impression d'être réactionnaire, parce qu'on se dit que ce n'est pas un vêtement bien pour les femmes, que chez nous on est plus libres. Ça donne bonne conscience.

Comment le burkini a-t-il justement atterri sur les plages françaises ?

Il n'y a que quelques femmes qui l'ont porté à l'été 2016. Il y en avait qui essayaient d'avoir une conformité avec leurs croyances ou leur culture, mais qui en même temps avaient un désir de plage et de de baigner. C'est une démarche de liberté et d'émancipation : les islamistes n'aiment pas la plage, encore moins pour les femmes et n'acceptent pas le burkini. C'était un choix personnel, parfois contre le mari. Donc dans le premier jugement, on a tout faux. Le burkini révèle qu'on est aujourd'hui dans une société où il y a une montée des croyances individuelles. où chacun s'enferme dans son petit monde d'évidences, d'idées conçues et de rejet de l'autre qui lui-même s'enferme dans ses croyances. La montée du voilement des femmes est un indicateur visible, tout comme celle de La Manif pour tous. Au début, la femme fait un choix personnel. Elle hésite à mettre un voile et le jour où elle le fait, elle ressent une plénitude, car elle est en accord avec elle-même et elle a osé le faire. Ce dont elle n'a pas conscience, c'est qu'elle met un premier pied dans une trajectoire qui peut, en fonction de son entourage et de son environnement, limiter sa liberté en tant que femme et qui peut avoir une influence sur les autres femmes autour d'elles. Il y a des études menées dans certains quartiers à Londres qui montrent que c'est difficile pour des musulmanes de ne pas porter le voile. 

Burkini, autopsie d'un fait divers de Jean-Claude Kaufmann, aux éditions Les Liens Qui Libèrent (17 euros)

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