Avec SEIZE PRINTEMPS, Suzanne Lindon célèbre la force d'un âge

"Avec SEIZE PRINTEMPS, Suzanne Lindon célèbre la force d'un âge"

Suzanne Lindon livre avec "Seize Printemps" sa première réalisation, labellisée Cannes 2020. En salles le 16 juin, cette parenthèse amoureuse, dans laquelle la jeune femme de 21 ans se raconte par petites touches parcimonieuses, se savoure pour sa singularité et sa poésie.

Seize Printemps : une photographie intemporelle

Suzanne. Comme le prénom de l'héroïne d'A nos amours de Maurice Pialat. Comme son propre prénom, aussi. Soit une manière de célébrer l'éternité d'un âge : seize ans, seize printemps. De redire qu'au-delà des époques et des générations, l'adolescence, d'où qu'elle soit vécue, fait sauter tous les marqueurs temporels. Par son universalité, par ces locomotives d'interrogations qu'elle fait siffler. C'est ainsi que Suzanne Lindon a envisagé son premier long-métrage, dans lequel elle tient le rôle principal.

Dans un Paris non daté, qui pourrait être celui d'hier ou d'aujourd'hui, car délesté notamment de ces smartphones agriffés aux mains, elle est une lycéenne décentrée de ses congénères. Trop mature, trop en avance, sûrement. Au point de fuir les discussions stériles des bancs d'école pour aller chercher des réponses ailleurs, chez les adultes.

Héroïne à la fois libre, ancrée à tous les temps, et pourtant si surannée, comme bloquée avec délice aux commissures de deux bulles. Lindon investit ainsi ces petits interstices pour dire un temps, pour prendre un pouls, celui du cœur qui bat au rythme d'une quête d'existence, de place et d'affirmation de soi. Pour comprendre la complexité d'un moment charnière, dont les choix seront les architectes d'un futur en forme de question.       

Un autoportrait… enfin, presque

Suzanne Lindon a écrit le scénario de Seize Printemps à l'âge de son héroïne, dans un cahier, façon journal intime. Quelques pages inspirées d'elle, de son ressenti, de son entourage, de sa mélancolie, de ses légions de questions classées sans suite. Sûrement cette démarche lui a-t-elle permis de faire de ce film un geste. Métaphoriquement, on pourrait l'assimiler à un grand saut. Enfin embrasser le vide et empoigner cet inconnu qui lui a fait du pied depuis si longtemps : le cinéma. Ce territoire des parents -Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon- qu'elle peinait tant à fouler de ses pas. La peur de ne pas être à la hauteur, l'angoisse de l'illégitimité.

Cette œuvre, dans laquelle elle se narre par doses subtiles, lui a ainsi permis de diluer ses appréhensions et son regard dans ceux de cette lycéenne ivre de liberté. Comme elle, la cinéaste en herbe s'ennuyait à l'adolescence, davantage bâillonnée à ses propres fantasmes et rêveries plutôt que dans la littéralité du réel, de la vie. Avec sa mise en scène où souffle la spontanéité, elle réussit à se représenter, sourire malicieux et look à L'Effrontée, comme une incarnation d'une jeunesse tour à tour aux antipodes de celle d'aujourd'hui tout en restant très proche d'elle.  

Suzanne Lindon et Frédéric Pierrot dans "Seize Printemps". © Paname Distribution

Célébration d'un amour platonique

Au-delà du portrait de jeune femme, cette première réalisation, sélectionnée l'an dernier à Cannes, est surtout une variation adroite sur l'amour platonique. Car Suzanne va tomber en pâmoison devant le charme d'un homme plus âgé qu'elle, incarné par le charismatique Arnaud Valois. Rencontré à la sortie du lycée, devant un théâtre, cet inconnu va très vite bousculer la morosité de son quotidien et lui donner de nouvelles ailes. La passion qu'elle matérialise aurait pu sonner malsaine et casse-gueule -#MeToo a heureusement largement rebattu les représentations à l'écran- si Suzanne Lindon n'avait pas instauré une réelle pudeur entre les deux personnages. Elle les filme avec une certaine tendresse. Une poésie aussi, à l'instar de cette séquence chorégraphique sur une terrasse parisienne. Cette approche hors du temps, presque aérienne, participe dans le platonisme dépeint.

Suzanne Lindon a par ailleurs raison : ces amours sont souvent les plus cruelles car elles ne disent jamais leur dénouement. Un peu comme cette queue de comète qu'on ne voit jamais. Film de sensations et d'impressions, Seize Printemps parvient dans sa brièveté à interroger les strates du cœur, de la raison et de la construction de soi. De quoi en faire une réussite certaine.