Quand Manele Labidi psychanalyse son pays dans UN DIVAN A TUNIS

Dans "Un Divan à Tunis", premier long-métrage qu'elle a également écrit, la franco-tunisienne Manele Labidi met en scène Golshifteh Farahani sous les traits d'une psychologue parisienne qui installe son cabinet en banlieue de Tunis. Sur un ton drôle et lumineux, elle aborde des sujets sociétaux essentiels. Pour le Journal des Femmes, elle commente trois facettes de son auscultation.

Quand Manele Labidi psychanalyse son pays dans UN DIVAN A TUNIS
© Joel C Ryan/AP/SIPA

S'allonger sur Un Divan à Tunis : psychanalyser une société

L'élément déclencheur de ce projet a été la révolution tunisienne de 2011. Elle est arrivée de manière brutale et inattendue, plongeant le pays dans l'inconnu. Ce moment a fait exploser la parole à tous les niveaux, qu'elle soit politique ou intime. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose à creuser autour de ce défi. Les débats et autres journaux télévisés relataient ce que ressentait la population et donnaient à entendre une parole inconstruite, instinctive, émotionnelle ; c'était comme si on avait ouvert quelque chose qui était fermé depuis des décennies. 

Les gens avaient besoin de se livrer. Il y avait la joie du changement, de la révolution politique… Et, en même temps, tout le monde se demandait si c'était suffisant. Car il fallait que ce virage s'accompagne d'une liberté des consciences et d'un affranchissement du contrôle social… Le but étant de revoir tout ce qui nous constitue. L'individu se devait de repenser sa vie et ses codes ; d'où la confrontation de Selma, psy à la ville, avec son pays et les siens. 

La psychanalyse n'est plus si tabou que ça chez nous. L'idée n'est d'ailleurs pas de dire que c'est la solution mais plutôt une fenêtre parmi d'autres. Elle m'a en tout cas permis de mettre fictivement la société sur le divan et de construire une héroïne entre deux mondes, face à ses contradictions, sa suffisance et les clichés qu'elle trimballe sur sa culture. L'écartèlement entre modernité et tradition n'est pas un problème. Le principal souci, c'est que la schizophrénie sociétale que j'évoque là ne trouve pas de débouchés et mène aux mensonges, aux doubles ou triples vies, à taire les doutes, les préférences sexuelles, etc…  

Golshifteh Farahani : un rôle sur-mesure

Golshifteh Farahani dans "Un Divan à Tunis". © Diaphana Distribution

En faisant ce film, j'ai voulu corriger les représentations de personnages arabes qu'on croise dans la fiction ou dans l'actualité. Quand on parle de nous, on nous fait porter beaucoup de responsabilité politique. Il faut toujours une justification à notre existence à l'écran. L'homme doit incarner une certaine virilité mal gérée qui entraîne une oppression sur les femmes. Il y a tout un tas de choses qui s'agrègent : le patriarcat, l'intégrisme, le pull jacquard du vieil homme qui bosse à l'usine Renault… Se profile ainsi un imaginaire qu'on ne veut pas briser. 

A titre personnel, j'avais envie d'utiliser le cinéma comme une terre d'artifices où je pouvais m'amuser avec ses outils et mettre en scène des personnages qui sont ordinaires, pour ne pas dire banals. Je ne les fais pas parler au nom d'une cause ; on a le mec alcoolique, la mère de famille au bout du rouleau ou l'adolescente qui veut se barrer. En fait, ces personnages qui consultent la psy deviennent politiques car on ne leur donne justement pas la parole au quotidien. On rêve tous, on a tous un inconscient, on a tous besoin d'une psychanalyse. 

Je ne voulais pas que Selma, mon héroïne, soit manichéenne, qu'elle soit ce cliché de la femme libre qui rejetterait tout en bloc, qui dirait "fuck" à tout, à la tradition, à la religion… Elle est libre, oui, mais sans discours qui va vers une provocation gratuite : elle fume des clopes dans la rue, elle ne veut pas se marier… Sa liberté se manifeste dans les choses du quotidien, elle n'en fait pas des tonnes et ça force le respect. Certes, elle se casse les dents parfois mais ne subit pas ce retour au pays. Golshifteh est impériale dans ce rôle : je suis une admiratrice de son jeu, de sa subtilité, de son économie, de sa finesse. C'est rare à notre époque. Elle a un truc intemporelle, elle me fait penser à Audrey Hepburn, avec cette beauté fracassante et cette forme de virilité. C'est la beauté ultime, on est scotchés face à elle.

Trouver la bonne énergie

Je ne voulais pas aller tête baissée dans les codes du premier film sur le monde arabe, avec usage notamment de la caméra à l'épaule. Laquelle n'était pas justifiée ici. Cela aurait été trop simple d'aller vers la fébrilité d'une caméra tremblante pour figurer une société révolutionnaire. Mon désir, de fait, était de recréer de l'énergie et du rythme sans avoir recours à un sur-découpage. J'ai revu les comédies italiennes des années 70 ainsi que de vieux Almodovar et un truc en est ressorti : ce sont les acteurs qui créent l'énergie en comédie. Il faut leur faire confiance pour faire vivre un plan. 

Il fallait par ailleurs qu'il y ait de la couleur, de la saturation… J'ai préféré éluder ces images teintées de poussière, avec une forme de froideur, que j'avais en tête… Et ce, pour aller vers un film méditerranéen. Je l'ai traduit à travers des costumes colorés, venant tout droit de friperies. Car oui, en Tunisie, tout le morne s'habille aux fripes. Et dans une même famille, il y a des kaléidoscopes de modes, des looks disparates, sans cohérence. On a osé des trucs fous, avec par exemple ce flic en santiags, aux allures de cow-boy, qui est une vision fantasmée de ce que le pays attend vraiment de la police. Un justicier comme on en rêve, incorruptible. 

Au casting, j'avais des amateurs, des gens de la télé, de la technique, etc… Un large éventail… La difficulté était de m'y adapter en leur donnant la confiance nécessaire : je leur disais toujours que je croyais en eux. Certains étaient intimidés d'être face à Golshifeth Farahani. Ensemble, on a exploré l'absurde, le burlesque, l'émotion tout en privilégiant les ruptures de tons. J'avais à coeur de ne pas sombrer dans une mécanique trop huilée. Le but ? Casser le rythme sans s'orienter vers quelque chose de programmatique. En tout cas, la comédie ce n'est pas simple : j'ai été naïve de commencer par ça. (rires). C'est de la dentelle.