Hafsia Herzi : "Un chagrin d'amour, c'est avoir aimé l'autre plus que soi"

En salles le 11 septembre, "Tu Mérites un Amour" marque les premiers pas réussis de Hafsia Herzi à la réalisation. Elle y campe, avec énergie et fureur, une jeune femme qui se cogne contre la vie pour panser son chagrin d'amour.

Hafsia Herzi : "Un chagrin d'amour, c'est avoir aimé l'autre plus que soi"
© HAEDRICH JEAN-MARC/LAURENT VU/SIPA

Elle a eu une naissance artistique fracassante devant la caméra d'Abdellatif Kechiche. En 2007, dans La Graine et le Mulet, le monde du cinéma découvre une jeune femme à la gouaille folle qui aide un chômeur à ouvrir son restaurant. Ce rôle marquant permet à Hafsia Herzi de remporter le Prix Marcello Mastroianni à la Mostra de Venise et le César du Meilleur Espoir Féminin. Depuis, les auteurs en ont fait leur coqueluche : on l'a vue étinceler chez Alain Guiraudie (Le Roi de l'Evasion), Raja Amari (Les Secrets) ou Bertrand Bonello (L'Apollonide : Souvenirs de la maison close). Cette année, elle passe un nouveau cap dans sa carrière : celui de la réalisation. Tu Mérites un Amour, son premier long-métrage présenté en mai dernier à la Semaine de la Critique cannoise, lui a permis de remporter le prix de la mise en scène au Festival d'Angoulême. Elle y incarne une femme qui tente éperdument de se remettre d'un chagrin d'amour. Une interprétation forte et une promesse de cinéaste. Rencontre.  

Votre film est toujours en mouvement. Il est nerveux, agité. Dans la vie, êtes-vous aussi instable ?
Hafsia Herzi :
Je suis très calme, mais c'est vrai que je m'ennuie vite. Je n'aime pas rester plus d'une journée sans rien faire, sans créer... Je dois bouger, faire au moins quelque chose d'utile, voir des gens, aller au sport, me faire masser… Je ne procrastine jamais, c'est ma philosophie. Je ne suis pas nerveuse mais plutôt calme et patiente. Sauf dans le travail où, c'est vrai, je peux être impatiente (rires).

Hafsia Herzi dans "Tu Mérites un Amour". © Rezo Films

Le deuil d'un amour est à la fois universel et personnel, chacun le vit à sa façon. Comment décririez-vous celui de Lilia ?
Hafsia Herzi : 
Sa rupture est vécue comme un choc car elle n'était pas préparée. En même temps, on n'est jamais préparé à être quitté. J'ai vraiment voulu qu'elle vive ça comme un séisme qui engendre une remise en question et draine des illusions perdues. Lila est dans le déni, elle n'accepte pas la fin de l'histoire. Elle y retourne et cherche des excuses à son ex. Elle se sent abandonnée, très seule… Raison pour laquelle je la filme souvent seule en plan serré, pour mieux traduire sa souffrance. Elle aimerait avoir le contrôle sur les choses mais elle ne l'a pas. Son corps ne lui appartient plus. Elle se perd par conséquent aux bras d'autres garçons pour retrouver des sensations, de l'amour…  

"Il n'y a rien de pire que la trahison"

Vous montrez à quel moment un être qui aime est dépossédé au moment d'une rupture…
Hafsia Herzi :
Oui car on a l'impression qu'on n'a pas existé pour l'autre…  Que l'autre s'est servi de nous… On se sent trahi quand on ne décide pas de la rupture. C'est là qu'on voit le vrai visage des gens, leur mauvais côté, leur cruauté, leur méchanceté… Il n'y a rien de pire que la trahison car donner sa confiance à quelqu'un, c'est énorme. Le partage, le don de soi... Mais, on ne peut pas vivre sans amour. On a besoin d'aimer et de se sentir aimé.

Vous avez écrit, réalisé et vous jouez dans le film. Comprenez-vous qu'on puisse se demander si l'histoire de Lila est la vôtre ?
Hafsia Herzi :
Oui, je le comprends. On me le demande souvent en interview ou lors de débats… On a l'impression que ça parle de moi alors que ce n'est pas du tout le cas. Au début, je ne pensais pas y jouer mais ça s'est fait car le film s'est monté en autoproduction, sans argent. Moi, je suis bien dans ma vie amoureuse même si l'amour, comme pour tous, n'a pas toujours été rose. Ce film est inspiré de choses que j'ai vues. Il est né de l'observation de la complexité des rapports homme-femme.

Qui vous a donné l'envie de réaliser ?
Hafsia Herzi :
Depuis petite, dans les quartiers nord de Marseille, je le voulais. C'est venu en même temps que mon envie de devenir actrice. J'étais une petite fille très rêveuse. Je rêvais de cinéma. J'écrivais des histoires et j'adorais ça. Un jour, la voisine de ma mère lui a offert un gros ordinateur de bureau, à l'ancienne, avec des disquettes et tout. J'ai commencé à écrire dessus. Plus tard, quand j'ai tourné dans La Graine et le Mulet, j'ai été impressionnée par Abdellatif Kechiche. En le voyant travailler, je me suis dit : "Je veux trop faire comme lui !" Je lui ai fait lire mes textes, il m'a toujours encouragé à développer mes projets. Pour la petite histoire, j'avais gardé le scénario de La Graine et le Mulet comme modèle…

"Il faut apprendre à s'aimer plus"

L'influence kechichienne, c'est le meilleur compliment qu'on puisse vous faire ?
Hafsia Herzi :
Evidemment que c'est le meilleur ! En même temps, je ne me sens pas légitime à côté. C'est l'un des plus grands réalisateurs français. Bien que son style soit inimitable, c'est une influence pour moi, ne serait-ce que dans l'amour qu'il a pour ses personnages. C'est lui qui m'a transmis ça. C'est un grand directeur d'acteurs. Il adore ses comédiens, il les sublime...

Petite parenthèse : comment avez-vous vécu la réception houleuse de Mektoub, my love - Intermezzo à Cannes ?
Hafsia Herzi :
J'étais dans la salle où il y a eu un bon accueil. Après, c'est une œuvre qui divise. Et c'est normal que ça arrive quand on crée. On ne peut pas être tous unanimes tout le temps. Les polémiques qu'il y a eu autour… C'est dommage... Elles font oublier l'œuvre, qui est incroyable. Ça fait aussi de l'ombre aux jeunes comédiens, dont certains trouvaient là leurs premiers rôles au cinéma. C'est injuste pour Abdel qui ne mérite pas ça car il donne tout pour ses films.

Hafsia Herzi dans "Tu Mérites un Amour". © Rezo Films

Revenons à votre film et sa thématique principale… Avez-vous un remède pour guérir d'un chagrin d'amour ?
Hafsia Herzi : Non, je ne suis pas psy ou médecin (rires). Eux-mêmes ne sauraient nous aider. Pour moi, le seul remède, c'est nous-mêmes. Si on ne se bat pas contre nous-mêmes, on ne peut pas aller mieux. Il faut du temps et accepter aussi de faire le deuil, accepter que la personne qu'on a aimée ne partagera plus notre vie, accepter de perdre ses habitudes, de voir sa routine bousculée… Il faut aussi apprendre à s'aimer plus. Quand on souffre d'un chagrin d'amour, c'est souvent parce qu'on a aimé l'autre plus que nous. Se forcer à passer à autre chose, c'est bien ! Comme on dit : "Un amour en chasse un autre".  

"En tant que femme, j'ai toujours été libre de dire ce que je pense"

La liberté de Lila, c'est le bien le plus précieux d'une femme…
Hafsia Herzi :
Complètement. Il n'y a rien de plus important que ça. Il est important de revendiquer sa liberté. Moi, en tant que femme, j'ai toujours été libre de dire ce que je pense, de m'exprimer comme je veux, de m'écouter… Parfois, on peut subir des pressions car la liberté dérange les gens. J'ai déjà reçu des insultes et des menaces sur Internet et dans la rue... Mais je suis plus forte que ça. Je trace mon chemin et je réagis tranquillement. On peut avoir un avis différent des autres mais on n'appartient à personne. On n'a de compte à rendre à personne si ce n'est à nous-même. 

Les personnages de votre film mangent beaucoup… Qu'est-ce que cela dit sur vous ?
Hafsia Herzi :
Je suis une gourmande. J'aime cuisiner, partager des repas. Pour moi, ça fait partie de la vie. Et c'est rare de voir les gens vraiment manger au cinéma. Filmer quelqu'un en train de manger, c'est beau et sensuel, ça donne faim. La nourriture est synonyme de générosité. Je pense que ça dit quelque chose de mon côté généreux.  

C'est quoi votre spécialité culinaire pour les coups de mou ?
Hafsia Herzi :
Mes lasagnes à la bolognaise et un tiramisu au Nutella. C'est gourmand et réconfortant. J'adore faire des tajines de légumes, du couscous... Je fais aussi la pana cotta, la mousse au chocolat...

Hafsia Herzi : "Un chagrin d'amour, c'est avoir aimé l'autre plus que soi"
Hafsia Herzi : "Un chagrin d'amour, c'est avoir aimé l'autre plus que soi"

Elle a eu une naissance artistique fracassante devant la caméra d'Abdellatif Kechiche. En 2007, dans La Graine et le Mulet , le monde du cinéma découvre une jeune femme à la gouaille folle qui aide un chômeur à ouvrir son restaurant. Ce rôle...