Justine Triet pour SIBYL : "La cruauté est jubilatoire à écrire"

En salles le 24 mai, "Sibyl" marque la troisième réalisation de Justine Triet, et sa seconde collaboration fructueuse avec Virginie Efira, après Victoria. Elle la convie pour l'occasion à un épatant portrait de femme. Rencontre.

Justine Triet pour SIBYL : "La cruauté est jubilatoire à écrire"
© Le Pacte

Avec Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu), Mati Diop (Atlantique) et Jessica Hausner (Little Joe), elle est la quatrième réalisatrice à concourir cette année pour la Palme d'Or au Festival de Cannes. A 40 ans et déjà deux films remarqués à son actif (les excellents La bataille de Solferino et Victoria), Justine Triet affiche une forme olympique avec son redoutable et mordant Sibyl dans lequel elle retrouve la comédienne Virginie Efira, dont elle continue de révéler le talent. Cette dernière y incarne une psychothérapeute dans la panade, fragilisée par un chagrin d'amour et un passé difficile, qui se lance dans l'écriture d'un livre inspiré des confidences de Margaux, une actrice (Adèle Exarchopoulos) enceinte de l'acteur (Gaspar Ulliel) du film dans lequel elle tourne. Vous suivez ? Le hic, c'est que ledit comédien est, quant à lui, en couple avec la réalisatrice. En bref, un film plein de névroses, d'humour et de panache dont Justine Triet commente pour le Journal des Femmes trois des facettes.

Réaliser un portrait de femme

"Il existe une carapace autour de Sibyl qu'il me fallait démolir progressivement pour aller dans son mystère, pour détricoter et déconstruire toutes les facettes qui la composent. Je ne conscientise pas forcément l'idée du portrait de femme. Tout part de façon instinctive. Il y a en tout cas chez mes héroïnes quelque chose de volontariste et de contemporain dans leur façon d'aborder le désir du pouvoir, du succès, de la réussite, et de concilier les éléments constitutifs de leurs existences. Avec Sibyl, je voulais aborder le rapport névrotique à la création et la manière dont elle peut faire vriller quelqu'un. Sibyl est placée dans des situations vertigineuses où elle ne peut plus dissocier fiction et réalité. C'est un personnage qui chute, mais qui refuse la fatalité. C'est ce qui me plait. Elle est en lutte permanente contre cette idée. On pourrait croire qu'elle est une victime alors qu'elle mène une revanche sur son passé. Et, pour ce faire, elle transgresse les règles. Sibyl et Margaux me ressemblent à 10%… Pour le reste, je m'inspire aussi de plein de gens autour de moi, et notamment des psychologues, à qui je demandais systématiquement : 'dans votre vie de psy, avez-vous déjà été complètement et personnellement ébranlé par un patient ?' La difficulté était in fine de raconter une histoire extrêmement décousue, avec en creux des effets de miroir, qui, pourtant, est très simple : c'est celle d'une rupture amoureuse. Chaque personnage compte. Je tiens aux rôles secondaires, peut-être parce que je consomme trop de séries. Je n'aime pas qu'ils servent la soupe au personnage principal. Enfin, contrairement à Victoria, la construction de Sibyl est moins classique et plus étrange. Il y a une première partie très mentale, où il fallait installer les flash-backs –chose nouvelle pour moi–, une seconde où elle rentre dans la vie et qui est plus burlesque et une dernière où elle est à nu devant les autres."

L'emploi de thématiques multiples

Affiche du film SIBYL © Le Pacte

"En tant qu'être humain de 40 ans, qui a vécu pas mal de choses, certaines thématiques font partie de ma vie, me passionnent et viennent se greffer à la fiction. Quand j'écris un scénario, il y a une partie construite avec le co-scénariste –'qu'est-ce que j'ai envie de raconter ?'– et ensuite d'autres éléments me concernant s'ajoutent au processus. Mais c'est infime car je préfère la fiction et à l'autofiction. Du coup, les sujets de la maternité, de l'avortement, de la filiation, de la famille se sont présentés naturellement. Beaucoup de films m'ont inspiré, dont ceux de Woody Allen. (…) Le tournage est un terrain de jeu intéressant, une reconstitution d'une micro société ou les rapports hiérarchiques sont exacerbés. Le cinéma est aussi névrotique que ce qu'on voit dans le film… Il y a autant de possibilités de tournages qu'il y a d'humains. Moi, j'aime être dans la satire, pousser les curseurs plus loin. Cela dit, pour la scène du voilier, qui a duré deux jours, je remarquais que ce qui se passait sur le plateau en termes de folie et de délire était plus fort que ce que je racontais dans le film. Je voulais aller au large pour que les vagues soient plus intenses, on était trop nombreux, c'était dangereux (rires). Les gens ne sont pas eux-mêmes sur un film, moi aussi. On est poussés à bout émotionnellement. Le temps y est précieux. (…) La question de l'identité me plait aussi. Je suis obsédée par les personnages qui sont dans une optique de revanche sociale. Ça me fascine dans la vie comme au cinéma, toutes ces personnes qui ont une espèce de désir de s'élever socialement. J'aimais l'idée qu'Adèle ait une haine de ses origines, et que ça ricoche sur Virginie, qui veut se débarrasser de son passé avec une mère alcoolique… Ça a nourri l'effet de miroir. Le vrai thème, en définitive, réside dans cette question : comment gère-t-on nos fantômes par rapport à nos origines ? D'ailleurs, le décor de Stromboli ressemble à ce type d'endroit où il fait bon faire table rase. C''est très mystique, cette idée de dépasser quelque chose qui est fantomatiquement là. Et je me suis reposée sur l'humour et la cruauté. J'aime ça, dans les rapports amicaux et sociaux, comme au cinéma. Je m'intéresse plus à des personnages immoraux, tourmentés, qu'à des gens lisses ou victimaires. J'aime les dialogues cinglants. La cruauté est jubilatoire à écrire."          

Grandiose Virginie Efira

"Depuis notre première collaboration dans Victoria, Virginie Efira a énormément tourné. Du coup, au premier clap, j'ai retrouvé quelqu'un de différent, une personne libérée de plein de choses. Je sentais qu'elle avait plus d'expérience. Il y avait aussi une confiance très particulière entre nous. J'avais moins peur de lui en demander davantage. Je lui ai d'ailleurs dit que le film n'aurait aucun intérêt si on se dirigeait vers des endroits balisés. Il fallait, au contraire, gratter. Je me suis servie de son côté 'petit soldat', qui se tient, pour démolir progressivement les craintes et le doutes. Ce tournage a été long, il y a eu des moments conflictuels, c'était très vivant. On a brisé plein de choses. Avant, nous étions toutes les deux dans une forme de politesse. C'était plus lisse. Là, ça s'est décontracté et déverrouillé. Il y a vraiment un truc en plus la deuxième fois, quelque chose de spécial qui se produit. (…) Je fais plein de prises. Et, forcément, ça soude les liens. J'aime aller très loin pour avoir la bonne expression, le bon ton... Il faut chercher ensemble, on n'improvise pas. Virginie a une carapace et ce qu'il y a derrière est fou. Elle a des choses rares pour une comédienne : déjà, elle fait montre d'une curiosité incroyable de la mise en scène, ce qui change la donne par rapport à des acteurs qui ne savent pas comment se positionner sur un plateau. Elle est très curieuse de tout. Elle a un sens du rythme, elle est précise et en plus, elle accepte maintenant de se mettre dans des états plus borderline. Elle a une capacité de donner des choses qu'elle donnait moins avant. Sur la nudité, elle m'a fait confiance. Je lui disais : 'Si tu ne te lâches pas, ça ne sert à rien'. Ce n'est pas facile de se mettre à poil comme ça, sur plusieurs scènes. Mais le fait qu'on se connaisse bien a aidé et c'est justement mon travail que d'instaurer un climat propice au lâcher prise des comédiens. C'est le gros de mon boulot. Sur ce tournage, Virginie Efira m'a enfin étonné par son aptitude de transformation de visage. Je ne sais pas comment elle fait ça, ce n'est pas commun. Il y a clairement une prise de risque de sa part."

Justine Triet pour SIBYL : "La cruauté est jubilatoire à écrire"
Justine Triet pour SIBYL : "La cruauté est jubilatoire à écrire"

Avec Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu ), Mati Diop (Atlantique ) et Jessica Hausner (Little Joe ), elle est la quatrième réalisatrice à concourir cette année pour la Palme d'Or au Festival de Cannes. A 40 ans et déjà deux films...