Pio Marmaï : "J'ai toujours peur de perdre le sens de la fête"

Quelques mois après la sortie de "En Liberté !", dans lequel il excellait aux côtés d'Adèle Haenel, Pio Marmaï trouve le plus beau rôle de sa carrière dans Mais vous êtes fous, le premier film d'Audrey Diwan, en salles le 24 avril. Rencontre avec un acteur qui brûle la chandelle par les deux bouts.

Pio Marmaï : "J'ai toujours peur de perdre le sens de la fête"
© 2018 Wild Bunch / Crédit photo : Manuel Moutier

A la fin d'une longue journée d'entretiens, Pio Marmaï garde le sourire et la pêche. Avec un mélange de bonhomie et de sérieux, il évoque pour le Journal des Femmes son rôle charnière dans Mais vous êtes fous, le premier long-métrage d'Audrey Diwan. Il y incarne avec une formidable émotion contenue un papa addict à la cocaïne qui se voit séparer de sa femme (excellente Céline Sallette) et de ses enfants après les avoir contaminés. L'acteur de 34 ans, au zénith de sa carrière suite à sa récente nomination aux César grâce à sa prestation dans En liberté !, est d'ores et déjà un sérieux candidat à la statuette pour l'an prochain. Rencontre sérieuse. Et (surtout) décontractée.  

Le Journal des Femmes : Mais vous êtes fous est inspiré d'une histoire vraie, celle d'un père, addict à la drogue, qui a contaminé sa famille. Quelle a été votre réaction à la découverte de ce récit et à la lecture du scénario ?
Pio Marmaï : J'étais surpris parce que c'est en même temps concret, factuel, sans entourloupe, mais aussi déchirant, inattendu et extrêmement surprenant… Je n'ai pas d'enfants donc je ne me rends pas forcément compte de ce que ça peut faire d'entendre : " Tu es un dealer et tu as essayé de droguer tes gosses ". Le scénario mettait aussi en avant une incroyable histoire d'amour qui m'a atteint, avec cette façon singulière d'évoquer la confiance, l'abandon à l'être aimé et ce qui fait qu'on est accro à l'autre. Le traitement est dramatique et profond. Il draine différentes vagues : du drame familial jusqu'au polar. 

Qu'est-ce qui vous a séduit chez Audrey Diwan, qui signe là son premier long-métrage ?
Pio Marmaï : Sa façon de m'accompagner vers le personnage… Au départ, je ne me suis pas senti en confiance, même pendant le tournage. J'ai essayé de me diriger là où se trouvait Roman, le protagoniste. C'est quelqu'un de profondément fragile. De presque détruit. On ne prend pas autant de dope par hasard. J'ai voulu être le plus sobre possible, rester dans la maîtrise. Je savais que ce n'était pas gagné, que c'était casse-gueule. Ce personnage m'était quasiment abstrait car je ne connais ni la toxicomanie ni ce sentiment d'arrachement aux enfants. Je m'accrochais à la présence des enfants sur le plateau et je fonctionnais à la projection. Je sortais tout juste d'En liberté ! de Pierre Salvadori, un film de logorrhée, qui joue sur la langue, qui est moins organique. Avec Audrey Diwan, on est dans la retenue.

C'est justement la première fois qu'on vous voit autant en-dedans, vous qui êtes d'ordinaire tout feu, tout flamme, devant la caméra comme dans la vie…
Pio Marmaï : C'est peut-être lié à la maturité, à un moment un peu charnière où je sens que je peux essayer d'autres choses. C'est un sujet qui demande un véritable investissement. Il fallait être sur le fil sans tomber dans le pathos. Audrey m'a dirigé à cet endroit.

"Plus je t'aime, plus je te contamine" évoque Audrey Diwan en parlant du film. Souscrivez-vous à cette idée ?
Pio Marmaï : Elle a raison. J'aime l'idée que ça puisse être explosif dans le bon sens du terme. Ce qui me plait dans cette forme d'amour, c'est son caractère fort, chaotique, progressif, destructeur, génial… Au moins, il se passe quelque chose. Les histoires où les gens essayent d'être bien sous tous rapports me saoulent. J'en peux plus de ça. On fait du cinéma, du théâtre, pour aller dans des endroits qui nous sont inconnus. C'est important d'explorer des choses un peu toxiques, différentes…

Quelle est votre plus grande addiction ?
Pio Marmaï : En ce moment : mon besoin d'approfondir le rapport que j'ai à mon travail. Avant, je faisais plein de trucs en même temps… Des choses pas vraiment indispensables… J'ai désormais envie de me frotter à des personnages plus denses, plus physiques, qui requièrent une importante disponibilité émotionnelle… Je veux continuer d'être curieux dans le cinéma et dans l'art en général. 

Vous voulez ouvrir vos chakras, quoi ?
Pio Marmaï : Oula… Quand vous me dites chakras, j'entends accras, morue, bonne bouffe, gras. J'adore le gras (rires). Non plus sérieusement, je crois que l'âge adulte : c'est parti ! Parfois, ça m'angoisse. Et, à d'autres moments, ce n'est pas si désagréable. 

C'est quoi le désavantage ?
Pio Marmaï : J'ai toujours peur de perdre ce sens de la fête, de l'excès, des potes, de la vie…

Il y a beaucoup de gens dans votre tête, non ? Ce n'est pas un reproche que je vous fais. Une simple constatation… 
Pio Marmaï : C'est vrai (rires). Je ne le prends pas mal du tout. Je ne travaille pas dans un milieu très sympa. C'est parfois même dur de faire face aux rapports humains… Les gens ont beaucoup d'égo et ont parfois tendance à oublier ceux qui sont autour d'eux. Il ne faut pas se laisser contaminer par une forme d'excès de confiance. Il est primordial d'avoir de la distance. Quand j'y parviens, c'est là que je me fous vraiment la paix et que je fuis mes névroses. 

Etes-vous plutôt clown triste ou clown heureux ?
Pio Marmaï : C'est profondément lié… Plutôt heureux… Même si on ne dirait pas là, tout de suite, car je suis un peu fatigué, c'est la fin de la journée. En réalité, je suis vivant et explosif. (Réflexion) J'aime les histoires fortes, qui nous touchent de toutes les façons possibles… Quand je vois Toni Erdmann, je ris et ça me fend le cœur en même temps.

Qu'est-ce qui vous bouleverse dans la vie ?
Pio Marmaï :  L'opéra, la danse et l'art. J'adore Gustav Klimt. J'étais à New York récemment et j'ai vu certains de ses tableaux. Je ne sais pas pourquoi mais je bloque devant. Les impressionnistes me touchent également. Piège de cristal aussi ! J'ai un sweat-shirt à l'effigie du Nakatomi Plaza, l'immeuble dans lequel le film a été tourné. Certains le reconnaissent immédiatement. Avec Maman, j'ai raté l'avion, c'est le meilleur film de Noël. J'ai fait un sapin cette année. Quand tu rentres, t'as le truc qui clignote, ça sent bon… A la télé, tout est cool, même le 13h de Pernaut où ça boit du vin chaud.

Vous avez un beau capital sympathie auprès du public. C'est quelque chose que vous soignez ?
Pio Marmaï : Plus ça avance, moins j'ai envie de plaire. Au début, je faisais attention à ça. Aujourd'hui, je me sens plus libre dans ce que je développe, dans les conneries que je peux raconter… Les gens peuvent dire : " Il est rigolo ou con ". Ce n'est pas grave. Je ne suis plus derrière ce que je dis.

Est-ce que la carrière que vous menez actuellement correspond à celle dont vous rêviez il y a 10 ans ?
Pio Marmaï : Je n'avais pas d'attente particulière car je suis arrivé au cinéma par hasard. Avant, je ne faisais que du théâtre. Ce qui est sûr, c'est que j'ai plus d'épaisseur et de technique qu'à mes débuts… J'ai aussi plus de choix. Je vous assure que je réalise quotidiennement le plaisir que j'ai à vivre. Cette prise de conscience vient sûrement de la disparition de proches, de ces moments qui nous confrontent à la mort et nous replacent dans la réalité. Je pense qu'il ne faut pas avoir peur d'être à sa place dans la vie, d'avoir plus confiance en soi. 

De quoi vos parents n'ont-ils pas su vous protéger ?
Pio Marmaï : L'excès… Quel qu'il soit. Ils m'ont en tout cas bien élevé. Enfin, je crois. J'aimerais bien pouvoir être à leur hauteur un jour.

Pio Marmaï : "J'ai toujours peur de perdre le sens de la fête"
Pio Marmaï : "J'ai toujours peur de perdre le sens de la fête"

A la fin d'une longue journée d'entretiens, Pio Marmaï garde le sourire et la pêche. Avec un mélange de bonhomie et de sérieux, il évoque pour le Journal des Femmes son rôle charnière dans Mais vous êtes fous , le premier long-métrage...