Nils Tavernier : "On ne déconne pas sur un plateau de cinéma !"

Histoire romanesque et incroyablement vraie, la construction d'un palais par le Facteur Cheval prend vie sous la direction de Nils Tavernier. Le réalisateur français s'est approprié ce destin grandiose et tragique et a dirigé Jacques Gamblin et Laetitia Casta, couple à l'écran. Entretien.

Nils Tavernier : "On ne déconne pas sur un plateau de cinéma !"
© SND

Le Journal des Femmes : L'histoire du Facteur Cheval est si incroyable qu'on croirait qu'elle a été inventée. Comment vous l'êtes-vous appropriée ?
Nils Tavernier : Tout dans son histoire me plaît. Un homme qui pendant 30 ans construit, avec des cailloux, un palais qui ressemble à un terrain de jeux pour enfants, probablement pour sa fille, est de fait extra-romantique. C'est une histoire d'amour que celle du Facteur. Il était considéré comme un fou, un exclu, mais il a réussi à s'inclure dans la société grâce à sa force et son obsession. C'est quelqu'un qui nous interroge sur notre propre liberté....

Vous faites du documentaire. Pourquoi avoir fait de cette histoire un film et pas un documentaire ?
Nils Tavernier : Alexandra Fechner, la productrice, me l'a proposé comme ça. Aussi, il y a très peu d'images sur Facteur Cheval, à peine quelques photos donc il aurait été question d'un documentaire à commentaires, avec des gens qui parlent de lui... Aussi, je n'ai jamais fait de documentaires historiques.

Pourquoi Jacques Gamblin et pas un autre pour interpréter ce personnage ?
Nils Tavernier : J'ai écrit le rôle pour lui ! Jacques a beaucoup d'enfance et de romantisme en lui. C'est aussi un acteur magistral qui est au service du rôle et du film. Il a la capacité de créer un personnage, tout en gardant son mystère. Je ne voulais pas d'un film très bavard, je pense que le Facteur Cheval ne l'était pas. A travers son regard, Jacques fait comprendre ce qu'il dit.

Les réalisateurs citent souvent les rôles d'Arletty ou de Brigitte Bardot comme déclencheur de leur envie de travailler avec Laetitia Casta. C'est aussi votre cas. Pourquoi ?
Nils Tavernier : Elle est vachement bien dedans ! C'est une comédienne de composition réelle. Il me fallait quelqu'un d'à la fois terrien et lumineux. Mais c'est un parti-pris ce choix, car on voit sur les photos que la femme du Facteur Cheval ne ressemblait pas à Laetitia. Philomène était moins fine de trait. Laetitia n'est jamais commune. Je suis ravie de l'avoir eue, très fier.

Comment retranscrire dans un film taiseux l'amour que porte le Facteur à sa famille et le soutien de sa femme, qu'on peut parfois ne pas comprendre ? Les personnages communiquent assez peu entre eux, même physiquement...
Nils Tavernier : Je viens de l'image. Je ne viens pas de la radio ou du texte. Ce que j'aime au cinéma c'est de ressentir des émotions grâce à l'image. C'est par des regards, des mouvements et par le corps que j'ai fait ça. C'est quelque chose que Laetitia a posé dans son regard et sa manière d'être. Le fait d'aimer cet homme c'est un postulat posé. Elle l'a fait sans s'en sentir dévalorisée et c'est très beau de sa part. Je crois aussi que c'était déjà dans le scénario malgré tout. L'histoire d'amour est très forte dans ce film.

Tout a-t-il été beaucoup répété ou laissez-vous place à une marge de manœuvre, à une certaine improvisation ?
Nils Tavernier : Jacques est très précis, c'est du papier à musique. Laetitia est plus souple, elle a besoin de liberté pour se trouver elle-même. C'est deux systèmes différents mais qui marchent très bien l'un et l'autre. Le fait que Laetitia comprenne que son personnage est face à un homme extraordinaire, ça a beaucoup aidé. Le pari était là, il fallait que l'histoire d'amour marche.

Vous avez tourné dans le vrai Palais construit par le Facteur Cheval. L'ambiance était-elle solennelle sur le plateau ?
Nils Tavernier : Je ne veux pas que les gens parlent fort et ils n'ont pas le droit de se couper la parole. Si les gens ne se coupent pas la parole, ils se mettent à se respecter et ça change la donne. Je veux un silence tout le temps, on n'est pas là pour déconner sur un plateau. Mais que ce soit sur le Palais ou en général. On peut déconner le soir bien sûr, mais sur le plateau il y a une sorte de concentration que je demande de la part de tout le monde. Je suis assez dur avec ça, mais ça se passe bien (rires).

Côté technique, il y a eu 90 plans truqués. Expliquez-moi ça.
Nils Tavernier : Mis à part les fils électriques, les éoliennes ou autres détails qu'il peut y avoir parfois, j'ai refait énormément de choses. Quasiment tous les ciels sont reconstruits et il y a le Palais qui est très grand mais que moi je voulais plus petit et en construction. Il a fallu détourer, construire des fonds et prendre en compte que la maison qui a servi de décor à la maison du Facteur Cheval, dans laquelle on tournait, était en réalité à 1h30 du Palais. Dans le film, on voulait donner l'impression qu'il est en face de la demeure. Par exemple, quand Laetitia regarde son mari et sa fille dehors, depuis sa maison, la réflexion du Palais dans la fenêtre c'est du dessin. C'était long, un peu moins d'un an de post-production, mais tout a été préparé en amont. Je n'avais pas l'argent pour perdre du temps dans l'improvisation.

Le Facteur est un artiste, même s'il n'a pas été reconnu de son vivant et que beaucoup ont tenté de rendre illégitime son œuvre. En tant que réalisateur, vous avez connu ce genre de moment, où vous devez défendre votre vision artistique ?
Nils Tavernier : Je n'ai pas vécu ça sur ce film. C'est ma productrice, Alexandra qui l'a eu. Elle était tellement obstinée et avait tellement envie du film que c'est elle qui a du convaincre, puisqu'elle-même était convaincue que j'étais la bonne personne pour le réaliser. En fait, Fanny Desmarès est venue la voir pour lui proposer un texte dont elle a été assez fan. Ensuite on a été, Alexandra et moi, voir le Palais ensemble et on a décidé de faire le film. Un tel jusqu'au-boutisme et une telle liberté c'est impressionnant. C'est au delà de la beauté, ça inspire le respect.

Comment appréhendez-vous les rencontres et les réactions du public, lorsque vous présentez un film après des mois ou des années de processus créatif ?
Nils Tavernier : Dans ce cas, ça a été un cadeau au Facteur ! Les 38 projections en avant-première que j'ai faites étaient dingues. Les gens sont ultra émus, ravis, ils ont ri, pleuré de joie... J'ai jamais connu ça de ma vie, Jacques non plus d'ailleurs. J'ai eu une adhésion du public qui a été au-delà de mon espérance.

L'Incroyable Histoire du Facteur Cheval, en salles le 16 janvier