Imaginez la scène : un chaton perdu sur le bord de la route, fragile, transi de froid. Vous ne pouvez pas vous empêcher de le ramasser, de vérifier qu'il a chaud, qu'il n'a pas faim. Cet élan du cœur, cette boule dans la gorge, ces yeux qui picotent : c'est exactement ce qu'étudie depuis plus de dix ans Alan Fiske, anthropologue psychologique à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA).
Tout commence il y a une décennie, lors de vacances studieuses en Norvège. Fiske discute avec ses collègues psychologues Thomas Schubert et Beate Seibt. Schubert s'interroge : pourquoi pleure-t-il à la fin des films pour enfants ou des films de super-héros ? "Tous les psychologues partaient du principe que pleurer signifiait être triste", raconte Fiske dans le quotidien britannique The Guardian. Sauf que là, les larmes coulent au moment où les amis viennent sauver le héros, pas quand il est terrassé. Bref, sur une émotion positive, jamais étudiée scientifiquement.
Les chercheurs ont fini par trouver un nom à cette émotion mystérieuse : "kama muta", une vieille expression sanskrite qui signifie "ému par l'amour". Bref et intense, ce sentiment s'accompagne d'une chaleur dans la poitrine, de la chair de poule, de frissons dans la nuque et de larmes aux yeux. Il surgit dès qu'un lien humain s'intensifie soudainement : retrouvailles avec un vieil ami, voisine âgée qui vous apporte une soupe quand vous êtes malade, hommage à des héros disparus. Selon Jon Zabala, chercheur à l'Université du Pays basque, le kama muta "vous pousse à embrasser et à prendre soin des autres".
L'enquête menée par Fiske et son équipe dans 19 pays, des États-Unis au Japon en passant par l'Inde, l'Allemagne ou le Portugal, a confirmé l'universalité du phénomène. Après avoir visionné des vidéos déclenchant cette émotion, comme un montage d'un couple s'embrassant de la jeunesse à la vieillesse, les participants disaient vouloir "serrer quelqu'un dans leurs bras" ou "faire quelque chose de gentil pour quelqu'un". Mieux : Janis Zickfeld, de l'Université d'Aarhus, a montré que la température de la peau autour de la poitrine augmentait légèrement. Une chaleur quasi littérale, donc.
Hollywood, la pub et les politiques l'ont bien compris. Le retour d'Ulysse à Ithaque, les retrouvailles de Wall-E et Eve, les vidéos de chatons sur YouTube ou une pléthore de pubs jouent toutes sur ce ressort. Une piste intéresse aussi les psys. Krystina Alessandrini, formatrice à Dublin, observe que de tout petits gestes en thérapie, comme préparer une tasse de thé ou aller marcher dehors avec un patient, déclenchent souvent ce kama muta. De quoi réhabiliter la bonne vieille tasse de thé contre quelques séances à 80 euros.