Samuel Benchetrit : "La solitude est la base de notre société"

Samuel Benchetrit et sa caméra, animale, sauvage, pétrie d'intelligence, nous font une proposition originale, forte et provocatrice avec CHIEN, actuellement au cinéma. Féroce, mordant, sans complaisance, l'auteur et réalisateur nous emmène dans les tréfonds de l'âme humaine et nous confie ses angoisses et ses espoirs.

Samuel Benchetrit : "La solitude est la base de notre société"
© BALKAR/FREGE MARC/SIPA

Journal des Femmes : Avant d'être un film, Chien était le titre de roman que vous avez écrit. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette histoire ?
Samuel Benchetrit : C'est un livre que j'ai écrit après avoir fait une dépression. J'avais toujours eu l'impression de participer à la société, d'être l'énième pièce d'un mouvement… duquel je me suis senti éjecté. Pendant ce moment, j'étais complètement en dehors du monde. Cette mise à distance m'a donné du recul. Je n'étais pas suicidaire, mais conscient d'une absurdité ambiante, un état bizarre, vide de sens, dans lequel on me demandait d'être plus beau, plus riche, plus maigre, alors que je n'en avais absolument pas envie. En reprenant goût à la vie, j'ai gardé des traces, des blessures, mais pas de cynisme. Le personnage de Jacques Blanchot, qui se laisse complètement faire, a vu le jour.

Ce personnage se satisfait de besoins primaires dans une société de surconsommation...
C'est quelqu'un de décalé, de marginal. Je me le représente comme un prophète qui se complaît dans la routine, un pacifiste qui ressent l'appel de la nature : un arbre qui a bu ne cherche pas davantage d'eau !

Votre héros a un foyer, un quotidien douillet et semble s'inscrire dans un système conventionnel...
En apparence seulement. On le découvre en rupture. Le premier mot que lui dit sa femme est : "Je te quitte". Il a un problème évident de contact avec son fils... Peintre abstrait, il n'a pas cherché à évoluer avec la mode.

Jacques Blanchot se réalise dans l'obéissance, il est alors perçu comme un chien. Ne peut-on être docile ET intéressant ?
Je pense qu'il est les deux, mais les gens n'ont de cesse de l'humilier car il est incapable d'autorité. Personne ne cherche à avoir une discussion avec lui.

Confronté à la violence, il reste calme. La capacité à encaisser est-elle, selon vous, une preuve d'intelligence ?
Je n'ai pas de jugement, pas la solution. Je propose un protagoniste qui se fout de tout, mais cherche instinctivement à protéger les autres, sans les emmerder. Il a raison. J'ai déjà été quitté, j'ai déjà été renvoyé, je me suis battu et cela n'a servi à rien. J'ai perdu mon énergie.

Relativiser, ne pas se rebeller : est-ce là le propos du film ?
Un animal ne se dit pas que son agresseur le frappe parce qu'il est fou, en colère, pervers ou faible. Il se dit qu'il a fait une connerie, que c'est de sa faute. Roué de coup, sans défense, le héros ne s'effondre pas. Eduqué, dressé, il est en train de s'élever, touché par la grâce.

Comment réagissent les spectateurs face à cette absence de rébellion ?
Il n'y a pas de tiédeur, le public adore ou déteste. J'ai l'impression qu'il préfère voir des gens qui se battent, qui ont les crocs, qui réussissent à tout prix et gagnent en écrasant les autres, plutôt qu'un tendre, altruiste et sage. Certains m'ont dit qu'ils ne supportaient pas la brutalité de cette fiction, ce sang à l'écran... Pourtant, ils n'ont aucun problème face aux JT qui annoncent le décès de 300 migrants. La télécommande dans les mains, ils baissent le son... Ils ont apprivoisé cette dureté, cette souffrance. C'est fascinant.

L'avilissement, le déclassement, la déshumanisation sont-ils vos pires cauchemars ?
Je fais un rêve récurrent et pas marrant quand je vais tourner. On me présente des décors trop petits. C'est très beau, mais fait pour des nains. Les acteurs ne rentrent pas dedans, hyper chiant...

La solitude est une dimension important du scénario, est-ce un thème qui vous atteint ?
C'est la base de notre société. On est de plus en plus nombreux et de plus en plus seuls. La sensation d'isolement dans les villes, au milieu des autres, est encore plus difficile. C'est forcément une étrangeté, le résultat d'une déception, d'un conflit. Une immense tristesse.

Votre film reste une fable car il sans marqueur de temps, de lieu...
C'est l'idée d'une dystopie de perdre l'époque, l'espace. Je ne pense pas du tout que c'était mieux avant: il y avait la guerre, la faim, pas de soins, de médecine… C'est aussi une comédie qui parle de paternité, d'amour, de famille et sonde le rapport à l'humour noir. Une sorte de fleur dans un terrain vague. Le concept de vivre sans technologie, sans réseaux sociaux, c'est mon modèle. Je ne suis pas connecté, je n'ai pas pris ce virage, pas enclenché le process...

Comment domestiquez-vous vos pulsions aujourd'hui ?
Pendant longtemps, on m'a dit : "Dans la vie, on ne change pas, on est comme on est".  Je ne le supportais pas, cela me rendait fou et je voulais prouver le contraire. En vieillissant, je pense que ces donneurs de leçon ont raison. On ne change pas, mais l'on peut choisir de montrer, de donner le meilleur de soi. C'est ce qui me guide.

© David Niviere/SIPA

De quoi aimeriez-vous modifier le rythme ?
De mes nuits.

A qui demanderiez-vous de baisser d'un ton ?
Aux journalistes parfois.

Au comptoir, lorsque vous refaites le monde avec vos amis, par quoi commencez-vous ?
Par boire un whisky.

Quelle personne a le plus modifié votre identité ?
Mes enfants, les deux.

Quelle expérience de cinéma vous a transformé ?
Amarcord de Federico Fellini.

La dernière fois que vous avez changé d'avis ?
Devant La Villa de Robert Guédiguian. Je trouvais le début moyen, d'un seul coup je me suis dit que c'était un chef d'œuvre !

Pour changer d'air, où allez-vous ?
Au bar.

Afin de changer notre regard sur vous, que diriez-vous ?
Je suis très drôle, vous savez ?