Demain et Tous les Autres Jours... vu par un psy

"Demain et Tous Les Autres Jours" est un film touchant, délicat et tendre. Il laisse libre interprétation au spectateur et aborde fragilité émotionnelle et pathologie mentale d'une manière bienveillante et pop. Le docteur Anne-Sophie Gamain l'a vu pour vous.

Demain et Tous les Autres Jours... vu par un psy
© Gaumont

Noémie Lvovsky est de retour au cinéma avec Demain et Tous Les Autres Joursun drame sensible sur la solitude de l'enfant unique. Un joli film à découvrir en salles le 27 septembre. 

Synopsis : Mathilde a 9 ans. Ses parents sont séparés. Elle vit seule avec sa mère, une personne fragile à la frontière de la folie. C'est l'histoire d'un amour unique entre une fille et sa mère que le film nous raconte.

Le docteur Anne-Sophie Gamain, Médecin Psychiatre au Centre Hospitalier de Valenciennes, nous éclaire sur la spécificité du lien mère-fille dans cet opus.

Comment avez-vous regardé Demain et tous les autres jours ?
Dr. Gamain : Demain et tous les autres jours peut se regarder comme un conte, où l'imaginaire propre à ce genre vient illustrer l'imaginaire foisonnant de Mathilde.

Comment qualifieriez-vous le comportement de la petite Mathilde ?
Mathilde essaie de maintenir un semblant de vie familiale. Elle porte sa mère au quotidien. elle surveille, veille cette mère au comportement inadapté aux réalités sociales, sans cesse dans la fuite et dans l'errance. Mathilde est parentifiée. Il y a une inversion des rôles dans cette relation mère fille: Mathilde est le membre responsable dans ce système familial chamboulé par la maladie de la mère. Cette inversion des rôles permet malgré tout au système familial de trouver un équilibre, qui sera fragilisé par la dégradation de l'état de santé de la mère.

... et l'attitude de sa mère ? de son père ? des institutions ?
Dans ce système familial "dyadique", le père est absent, en retrait, et sa "tolérance", sa "bienveillance" à l'égard de la mère vient renforcer la parentification de Mathilde. Il se repose sur elle, la laisse seule en première ligne, valide cette inversion des rôles. On peut imaginer que cela lui permet de se protéger en restant à distance. Il n'interviendra que mis au pied du mur, quand l'homéostasie du système sera clairement mis à mal et montrera ses limites.
Les institutions (l'école, l'hôpital) sont elles aussi plutôt absentes et exercent peu leur rôle protecteur vis à vis de l'enfant. Ceci tend à renforcer la solitude de Mathilde pour affronter la situation.

Peut-on parler ici de "couple" mère-fille où l'amour est fusionnel, dangereux, dévorant ?
Ce film aborde le sujet d'une mère malade, qui souffre, glisse vers la folie, et comment cette souffrance se répercute dans la relation avec son enfant. Il ne s'agit pas vraiment d'un problème d'amour, d'amour fusionnel : Mathilde s'évade avec le chant, son imaginaire (la chouette). Ce qui est ici vécu comme dangereux c'est davantage l'angoisse, la perte : l'angoisse de Mathilde de perdre sa mère et celle de la mère de perdre la tête. La situation dans laquelle se retrouve Mathilde et dans laquelle son entourage la laisse va l'isoler de ses pairs (exemple : elle doit interrompre son spectacle d'école pour raccompagner sa mère qui "dérange"), comme la mère s'isole du monde.

Une autre dimension est le rapport à l'intime, au corps, jusqu'à la toilette. Comment une mère doit-elle composer avec cette enveloppe physique qui est "à son image", mais n'est pas sienne ?
Dans la scène de la salle de bains, on ressent la colère de Mathilde. Elle lutte contre ce qu'elle vit, ce qui lui échappe, essaie avec autorité de reprendre le contrôle sur la situation, sur sa mère.

Mère et fille entrent en contact physique (se prennent la main, se touchent, collent leurs jambes) quand elles sont face à un tiers. Est-ce une communication comme une autre ?
Mathilde et sa mère ont une relation dont l'équilibre est menacé. Mathilde est quasiment dans une relation de portage avec sa mère, d'où probablement la nécessité de ce contact physique, qui permet de faire bloc face à l'extérieur qui menace leur relation (intervention d'un tiers vécu comme menaçant). Toucher l'autre permet aussi de s'assurer de sa présence, se rassurer. Pour la mère il permet de prendre ancrage dans le réel qui se dérobe.

Qu'est-ce qui permet de déterminer qu'un individu est psychotique ?
La mère de Mathilde sombre peu à peu dans une folie, perd pied dans son rapport au réel (au temps, à l'espace) et au sens. Elle se coupe progressivement du monde, se replie, est dans l'incapacité à être dans le lien avec l'autre. On retrouve également une mélancolie profonde. Le monde, l'environnement devient trop brutal. L'hospitalisation dans ce contexte va permettre un temps de coupure, une mise à l'abri d'une vie devenue insupportable.

La danse, le retour à la nature… est-ce que ce sont des choses qu'un médecin peut "conseiller" ?
La danse, la poésie, le retour à la nature vont lui permettre de retrouver une existence en tant que sujet, une subjectivité. La créativité est une voie d'expression permettant de rendre socialement acceptable sa "folie" et sa fantaisie. On voit qu'elle lui permet également un échange, de restaurer une relation avec sa fille.